Isabelle Aubret album Dernier rendez-vous à l'Olympia 2016

Isabelle Aubret revient avec Dernier rendez-vous à l’Olympia 2016. Un triple album qui témoigne de son ultime et émouvant concert dans la mythique salle où elle fit ses débuts avec Jacques Brel, avant de tirer progressivement sa révérence. Entretien.

Après plus de cinquante ans de carrière, vous avez donné un ultime concert à l’Olympia en octobre 2016 particulièrement chargé en émotion. Ce n’est pas trop difficile de dire au revoir au public ?

Isabelle Aubret C’était d’autant plus symbolique que le premier spectacle important que j’ai fait à Paris, c’était à l’Olympia avec Jacques Brel. J’étais toute débutante. C’était l’époque de Deux enfants au soleil et d’Un premier amour. J’avais 22 ans, j’étais impressionnée, émue, heureuse. Je me souviens m’être dit « je suis en scène avec Jacques Brel avec un grand orchestre ! ». J’ai profité de chaque instant. Ce sont des souvenirs magnifiques. Le 3 octobre 2016 a été mon dernier grand concert à Paris. Ça a été très émouvant. C’était la première fois que je chantais dans les plis rouges du rideau. Il y avait toute ma famille, des amis, des gens qui m’aimaient, et l’Olympia était plein. J’ai appelé ce spectacle Dernier rendez-vous parce qu’à un moment on se dit qu’il faut être sage. J’aurai 80 ans l’année prochaine. J’ai eu une chance formidable. J’ai bien chanté, bien travaillé et je travaille encore tous les jours. Et même si je ne dors pas de la nuit, je rentre dans mon studio le matin et je chante. C’est ce qui me permet de faire un disque comme ça en une prise.

Avant de chanter, vous avez commencé à travailler à l’usine. Quel souvenir gardez-vous de cette période ?

Isabelle Aubret J’étais bobineuse dans une filature à Saint-André-lez-Lille, dans le Nord. J’avais 14 ans, j’y ai travaillé quatre ans. À la maison, on était onze enfants, pauvres mais heureux. Je suivais des cours de danse classique, je faisais des compétitions de gymnastique et je suivais des cours d’art dramatique. Tout cela après des journées de neuf heures d’usine dans les jambes ! C’était très dur. Ça m’a forgé le caractère. C’est là que j’ai appris à faire face.

Comment êtes-vous venue à la chanson ?

Isabelle Aubret Je participais à des concours où je récitais des poésies. Je gagnais six verres que je ramenais à la maison. Dès qu’il y avait un concours, j’y allais. C’est comme ça que j’ai fait l’Eurovision ! (en 1962). Un jour, j’ai participé à un concours de chant au Théâtre Sébastopol. Mon professeur d’art dramatique, qui faisait partie du jury, m’a présentée au directeur de Radio Lille et m’a dit : « Vous allez pouvoir quitter l’usine. » C’est ainsi que j’ai commencé à chanter avec l’équipe du Nord tout en suivant des cours d’opérette. Dans ma tête c’étaient les comédies musicales, le théâtre, les planches. J’ai écrit à tous les cabarets de France et de Navarre, il fallait que je travaille ! (Rires.) Mon premier cabaret, ça a été au Luxembourg. Il s’appelait Le Charlie’s bar. J’avais 18 ans, je chantais des chansons d’Annie Cordy, j’avais des bas résille, je faisais des acrobaties. Je ne connaissais rien de la vie, mais j’étais heureuse parce que j’étais dans le spectacle. Puis je suis arrivée à Paris, sans argent. Je rentrais dans les bistrots pour boire de l’eau, demander de l’aspirine parce que, comme j’avais faim, j’avais mal à la tête. Je dormais dans une église. Après, je suis allée au Havre dans un cabaret, L’Europe, où je suis restée vingt-deux mois. Il y avait une ambiance très familiale. J’étais bien. Je chantais avec les musiciens, et c’est là que j’ai compris que mon bonheur ce serait de raconter des histoires. Je me plaisais dans les chansons d’interprétation comme Gosse de Paris de Maurice Vidalin et d’Aznavour, et c’était tous les jours de 9 heures à 4 heures du matin. Il y avait un bateau espagnol ou italien qui arrivait, il fallait chanter dans différentes langues. J’ai appris à chanter du jazz. Ça a été une école de formation extraordinaire. Je n’avais plus peur de rien, après ça.

Il y a eu d’autres périodes plus sombres, comme votre grave accident de voiture…

Isabelle Aubret Ça s’est passé en 1963 à Arnay-le-Duc, juste après la tournée avec Brel. Un endroit très dangereux. Les deux fils de Malraux s’étaient tués sur cet arbre trois mois avant. J’avais 23 ans, dix-huit fractures. J’étais défigurée, des broches qui sortaient de mes jambes. Brel est venu me voir : « Mon petit mec, qu’est-ce qui t’es arrivé ? » Il a dit à Gérard Meys (producteur d’Isabelle Aubret) « on ne va pas la laisser comme ça, on va lui donner la Fanette », qui est devenue ma chanson. Le public m’a aidée à tenir debout dans tout ce qui m’est arrivé parce que malheureusement plus tard, en 1981, j’ai fait une chute de trapèze au Gala de l’union des artistes, où je me suis brisé les deux fémurs. À chaque fois, ce sont les gens qui m’ont aidée à repartir.

Vous avez magnifiquement interprété Aragon, Brel ou Ferrat. Est-ce que leurs mots, leur vision de la vie, vous ont aidée à grandir ?

Isabelle Aubret Grâce à eux j’ai découvert la belle écriture, moi qui n’ai que le certificat d’études. Tout ce que j’ai appris, c’est à travers ce que j’ai lu, chanté, les gens que j’ai rencontrés qui m’ont aimée, portée. J’ai bien conscience que je ne sais rien. Je suis une fille d’ouvriers et j’en suis fière. Quand François Mitterrand m’a donné la Légion d’honneur, Jacques Chirac la médaille du Mérite et Frédéric Mitterrand celle de chevalier des Arts et Lettres, j’ai voulu qu’il y ait au moins une de mes copines d’usine qui soit là, comme mes copines de classe sont venues à l’Élysée. Parce que, quand j’ai choisi de chanter le meilleur, c’est parce que je les représente. Je veux que les gens sachent que tout le monde a droit à la culture, au plus beau, au meilleur de ce que les hommes savent faire et écrire.

Comment expliquez-vous le côté intemporel de vos chansons ?

Isabelle Aubret Cela tient à la force de la vie. Je crois en l’homme et en la voix humaine, qui est comme un violoncelle. Elle sait vous dire des choses, vous consoler, vous violenter aussi, quand on sait dire les choses. C’est pour cela que j’ai tellement de respect pour mes auteurs (Claude Lemesle, Jacques Debronckart, Guy Thomas, Georges Chelon…). C’est pour ça que je m’arrêterai définitivement avant que ce soit moins bien. Un premier amour, on l’oublie jamais, et je pourrai dire ça à 80 ans, Deux enfants au soleil, elle est intemporelle, elle passe le temps parce que malheureusement l’homme ne fait pas de progrès. Il reste le même. Les histoires que je raconte, elles nous concernent toujours. Que ce soit Nuit et brouillard ou Allons enfants.

Vous venez de sortir un beau coffret, Dernier rendez-vous à l’Olympia 2016. Avez-vous d’autres projets ?

Isabelle Aubret Il y a la tournée Âge tendre, qui est un pied géant (1). On va faire trente villes, soixante représentations de janvier à mi-avril. Les gens qui viennent pour Sheila ou Dick Rivers ne viennent pas forcément pour Isabelle Aubret. C’est bien de temps en temps de n’être rien. Il faut les conquérir, entrer en scène comme un débutant. Tout à coup, vous avez 20 ans ! (Rires.) On est comme des enfants. J’ai un trac d’enfer, mais c’est magnifique.

Coffret triple albums dont un DVD Dernier rendez-vous à l’Olympia 2016. Disques Meys. (1) Âge tendre, la tournée des idoles, du 12 au 21 avril.

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