Le Book Club de We Culte. Avec « Les Corberaux », Anne-Frédérique Rochat signe un roman d’une rare finesse. En retraçant le parcours d’Agathe, arrachée à la rue par un riche homme d’affaires, elle démarre une romance pour finalement basculer dans le drame le plus noir. Imperceptiblement, implacablement.
« Les Corberaux » : Anne-Frédérique Rochat construit son roman avec une finesse remarquable. Elle passe de la fausse romance au thriller le plus noir sans jamais forcer le trait.

Pour Agathe, la rencontre avec M. Corberaux tient du conte de fées. Elle mendiait dans la rue, dormait sur un carton et avait faim lorsque son regard a croisé celui de l’homme providentiel, bien décidé à faire sa bonne action de la journée.
Disposant d’un peu de temps avant de prendre le bateau qui le ramènerait sur son île, il va offrir un repas à la jeune fille. Puis, en repensant à son épouse à la recherche d’une personne qui pourrait l’aider à surmonter sa solitude, il propose à Agathe de l’accompagner et de lui offrir le gîte et le couvert. Ébahie, puis reconnaissante, Agathe accepte de le suivre.
Le manoir des Corberaux la laisse bouche bée. Le lustre « brillant de mille feux », l’imposant escalier en bois, la chambre bleue qui donne sur la mer. Tout semble irréel. « J’ai l’impression d’être dans un rêve », murmure-t-elle à Madame Corberaux. Et c’est bien là tout le problème.
Car Madame se montre froide dès l’arrivée. « Qu’est-ce que c’est que ça ? » lance-t-elle en découvrant la mendiante. Mais son mari la convainc. Agathe devient leur dame de compagnie. Agathe sert les repas, s’occupe de Désirée, la petite-fille orpheline qui vient en visite.
Elle se plaît sur cette île où « le temps semblait s’être arrêté quelques décennies auparavant ». Elle chérit cette vie nouvelle, cette chambre magnifique, cette tranquillité retrouvée. « Son véritable souhait était de ne jamais avoir à rédiger de CV ; elle désirait être une dame de compagnie si exemplaire que les Corberaux la gardent à leur service toute sa vie. »
Mais les fissures apparaissent. Marie-Aline, l’institutrice, croise Agathe dans la rue. Elle tente d’alerter la jeune femme. Mais Agathe refuse de voir. Les colères froides de Madame. Les rendez-vous discrets de Monsieur qui lui offre des cadeaux. Les regards troublants.
L’enquête menée par Marie-Aline qui soupçonne Corberaux d’avoir empoisonné son père qui se meurt d’un cancer des poumons. Tout glisse sur elle. Elle veut croire à son bonheur. Elle « détestait le changement, chérissait les habitudes, le calme, la tranquillité, plus que toute autre chose. »
Le couple resserre son emprise. Petit à petit, Agathe devient leur chose. Leur bonne à tout faire. Leur jouet. Le conte de fées vire au cauchemar.
Anne-Frédérique Rochat construit son roman avec une finesse remarquable. Elle passe de la fausse romance au thriller le plus noir sans jamais forcer le trait.
De l’exaltation d’un bonheur à portée de main jusqu’au drame absolu, la poésie distillée tout au long du livre vient éclairer les sentiments d’Agathe. Une poésie qui rend la chute encore plus vertigineuse.
L’écriture, toute en retenue, laisse au lecteur une grande part d’imagination. On ne saura jamais ce qui a conduit Agathe à la rue. Pourquoi Désirée est si docile. Pourquoi personne ne veut suivre Marie-Aline dans son combat. Ces non-dits renforcent l’angoisse. Ils laissent place à toutes les interprétations.
Anne-Frédérique Rochat partage sa vie entre le théâtre et l’écriture. L’un se nourrit de l’autre. Ce roman en apporte une preuve magistrale avec son coup de théâtre final.
Henri-Charles Dahlem
- Les Corberaux Anne-Frédérique Rochat. Éditions Slatkine. Roman 194 pages. Paru le 23/01/2026

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A propos de l’autrice

Anne-Frédérique Rochat est née en 1977 à Clarens, près de Montreux. Elle écrit des pièces de théâtre et des romans, dont Quand meurent les éblouissements (Slatkine, 2022) et Le trouble (Slatkine, 2024). (Source : Éditions Slatkine)





