Robert Duvall, ou la puissance du jeu intérieur

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Robert Duvall dans "Le Parrain" (1972) et "Apocalypse Now" (1979) de Francis Ford Coppola (c) Captures d'écran

Cinéma/Hommage. La mort de Robert Duvall, à l’âge de 95 ans, marque la disparition d’une figure cardinale du cinéma américain. Pendant plus de six décennies, l’acteur aura imposé un art de la retenue et de la densité morale, traversant les chefs-d’œuvre du Nouvel Hollywood comme les fresques intimistes. Conseiller des Corleone pour Coppola, officier halluciné au Vietnam, chanteur brisé en quête de rédemption, Duvall laisse derrière lui une galerie d’hommes fissurés qui racontent, à leur manière, l’histoire intérieure de l’Amérique.

Robert Duvall ne jouait pas des archétypes, mais des consciences

La disparition de Robert Duvall à 95 ans referme une trajectoire qui épouse, presque à elle seule, un demi-siècle de cinéma américain. Il n’était pas de ces acteurs qui brûlent l’écran ; il s’y déposait, avec une gravité tranquille, comme si chaque rôle prolongeait une vie déjà commencée hors champ. Sa présence relevait moins du spectaculaire que de l’évidence : on croyait à ses personnages avant même qu’ils n’ouvrent la bouche.

Sa rencontre avec Francis Ford Coppola fut décisive. Dans Le Parrain, Coppola lui confie Tom Hagen, le conseiller adopté par la famille Corleone. Personnage périphérique en apparence, mais essentiel dans la mécanique morale du récit. Duvall en fait un homme de raison au milieu des passions criminelles, un stratège dont la retenue révèle, en creux, la violence du monde qui l’entoure. Sous la direction de Coppola, son jeu trouve un écrin idéal : ample sans être démonstratif, précis sans jamais paraître calculé.

Leur collaboration se prolonge et change de registre avec Apocalypse Now. Le lieutenant-colonel Kilgore surgit comme une apparition baroque au cœur de la guerre du Vietnam. Coppola filme la démesure ; Duvall, lui, l’ancre dans une humanité dérangeante. Il ne joue pas la folie : il la rend logique, presque sereine. Cette tension entre délire guerrier et calme aristocratique donne au personnage une dimension mythique, devenue indissociable de l’imaginaire du film.



Mais l’Amérique de Duvall ne se limite ni aux salons mafieux ni aux jungles en guerre. Elle s’étend aussi aux grands espaces du western, genre auquel il prêta à plusieurs reprises sa présence rugueuse. Dès 1969, il apparaît dans 100 dollars pour un shérif, aux côtés de John Wayne. Dans ce classique crépusculaire, il incarne Ned Pepper, hors-la-loi bravache dont la violence tranche avec la droiture du marshal borgne campé par Wayne. Déjà, Duvall impose cette manière très personnelle de faire exister un antagoniste sans le réduire à sa seule brutalité, lui donnant une épaisseur presque tragique.

Au fil des années, Francis Ford Coppola ne cessera de saluer cette qualité rare chez son acteur. « Robert n’a jamais joué la vérité : il l’apportait avec lui », confiait-il, résumant en une formule la singularité d’un interprète incapable de tricher avec l’émotion.

Si Coppola fut l’un des grands metteurs en scène de son mythe, c’est pourtant dans l’intimité d’un autre récit que Duvall atteint peut-être son sommet. Dans Tendre bonheur, il incarne Mac Sledge, chanteur de country détruit par l’alcool qui tente de renouer avec lui-même. Loin des fresques épiques, il explore ici les paysages intérieurs : la honte, la fatigue morale, la possibilité fragile d’une rédemption. Son interprétation, toute de pudeur et de retenue, lui vaut l’Oscar du meilleur acteur — reconnaissance tardive pour un art qui n’avait jamais cherché les projecteurs.

Au fil des décennies, Robert Duvall aura dessiné une galerie d’hommes confrontés à leurs propres abîmes : officiers hantés, pères autoritaires, prédicateurs déchirés, comme dans Le Prédicateur (The Apostle), qu’il réalise lui-même. Toujours cette même quête : comprendre ce qui, chez un homme, vacille entre la faute et le salut.

Ce qui faisait sa grandeur tenait peut-être à cela : il ne jouait pas des archétypes, mais des consciences. Il apportait à chaque film une densité morale qui survivait au récit lui-même. Chez Coppola comme dans le western américain, il devenait ce point d’ancrage sans lequel la fiction risquait de se dissoudre dans le spectacle.

Avec sa disparition, le cinéma perd l’un de ses derniers acteurs-piliers — de ceux qui n’imposaient pas leur présence, mais qui, une fois là, rendaient tout le reste plus vrai.

Jane Hoffmann

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