Pauline Delabroy-Allard : dire l’indicible du deuil périnatal

Pauline Delabroy-Allard
Pauline Delabroy-Allard publie "L'Immontrable", un livre pour dire l’indicible du deuil périnatal.(c)

Le Book club de We Culte. Il existe des livres qu’on n’ouvre pas sans appréhension. « L’immontrable » en est un. Pauline Delabroy-Allard y raconte une interruption médicale de grossesse à sept mois. Un sujet tabou. Un deuil impossible. Une écriture qui fait mal et fait du bien à la fois.

L’immontrable : le livre de Pauline Delabroy-Allard est un hommage à tous les enfants invisibles. Ceux qui ne vivront que dans le cœur et le regard de leurs parents.

L’image existe. Elle est là, dans le téléphone. Une photo prise à l’hôpital, dans cette chambre jaune où tout a basculé. Pauline l’a baptisée elle-même : « Autoportrait des amoureuses au petit cadavre ». Deux mères. Un enfant mort. Une image que l’autrice ne parvient pas à regarder. Qu’elle ne peut montrer à personne. L’immontrable.

C’est de là que naît ce livre. Pas d’une thérapie. Pas d’un journal intime. D’un acte littéraire. Pauline Delabroy-Allard veut que Jacob existe. Autrement que dans sa seule mémoire. « Je veux l’écrire et que vous le lisiez, pour avoir l’assurance que Jacob existe autrement que dans ma mémoire qui, parfois, déjà, vacille. Je veux vous contaminer. »

Le récit commence bien avant le drame. Il commence dans le désir. Un désir animal, obstiné, lumineux. « Ce bébé, je le désirais de manière animale, un désir qui prend racine dans le ventre, qui fait son nid dans le cœur. » Le futur enfant existe déjà avant d’exister. Il a une voix imaginée, un rire anticipé, une façon de pencher la tête dans les rêves de sa mère. « Il n’était pas encore conçu que je l’aimais. »



Cette longue séquence du désir est précieuse. Elle installe Jacob dans nos esprits avant même qu’il soit conçu. Elle prépare le choc. Parce que quand vient l’échographie, le fémur trop court, le diagnostic, on est avec elles. Complètement. La petite apocalypse, comme dit l’autrice, s’abat sur nous aussi.

Ce que Pauline Delabroy-Allard réussit, c’est de dire ce que la société refuse d’entendre. Le deuil périnatal après une IMG n’a pas de place officielle. Pas de rituel. Pas de mots prévus. Seulement des acronymes froids — IMG, CPDPN — que l’autrice appelle des « cailloux dans la chaussure ». Des mots techniques qui ne disent rien de la réalité. Rien de la douleur ressentie dans son ventre plusieurs jours encore après avoir su que cet enfant ne vivrait pas.

J’ai lu ce livre avec une gorge serrée. Parce que j’ai moi aussi traversé cette épreuve. Parce que j’ai reconnu ce silence social qui entoure cette mort-là. Un silence honteux. Un silence qui isole. On n’ose pas en parler.

La société ne sait pas quoi faire de ces enfants qui n’ont pas eu de vie, qui n’ont pas eu de faire-part, et à qui on n’ose pas donner de prénom. Désormais, grâce à ce livre, Jacob a une existence dans la mémoire de ceux qui liront ces pages. Comme une réponse à ceux qui ne se rendent pas compte de leur cruauté lorsqu’ils lâchent des phrases assassines du genre « C’est mieux comme ça ».

La structure du livre s’organise autour de la photographie. Les chapitres s’appellent FlouSurexpositionFixation. La grossesse comme pellicule sensible. Le ventre de S. comme chambre noire. L’écriture comme révélateur. Cette colonne vertébrale métaphorique n’est pas un artifice. Elle tient le texte debout là où la douleur pure aurait pu tout faire s’effondrer.

Le style de Pauline Delabroy-Allard est à part. Il commence par une écriture plate, presque clinique, à la manière d’Ernaux. Puis il mute. Il bondit. S’agite. Se retourne sur lui-même. La prose est tendue comme un fil. Elle touche à l’universel en partant de l’intime le plus absolu.

Son livre est un hommage à tous les enfants invisibles. Ceux qui ne vivront que dans le cœur et le regard de leurs parents. Jacob est de ceux-là. Il n’a pas ouvert les yeux. Il a pourtant tout changé. La vie de ses parents ne sera plus jamais la même. si ce récit lui donne une place dans le monde, il laisse aussi un vide immense.

Henri-Charles Dahlem

  • L’immontrable Pauline Delabroy-Allard. Éditions Julliard. Essai 208 p., 21,50 €. Paru le 22/01/2026.

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A propos de l’autrice

Pauline Delabroy-Allard
Pauline Delabroy-Allard © Photo Francesca Mantovani

Pauline Delabroy-Allard est née en 1988. Ça raconte Sarah (Éditions de Minuit), son premier roman a été unanimement salué par la critique et les lecteurs. Qui sait, son dernier livre, a paru aux Éditions Gallimard. (Source : Éditions Julliard)


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