Télé. À l’occasion du documentaire que France 5 et France.tv consacrent à Jack London dans la collection Les docs de La Grande Librairie imaginée par François Busnel, retour sur le parcours incandescent d’un écrivain qui n’a jamais séparé la littérature de l’expérience vécue. Chercheur d’or, marin, vagabond, reporter, l’auteur de L’Appel de la forêt a fait de sa vie une matière romanesque inépuisable. Portrait d’un homme traversé de contradictions, pour qui écrire relevait d’un même élan vital : brûler plutôt que durer. Mercredi 8 avril sur France 5 sur France.tv. à 21.05.
Jack London : Sa philosophie tient en une formule qui résume toute son existence : brûler plutôt que durer. Vivre vite, intensément, dangereusement.

Il y a des noms qui claquent comme une voile dans la tempête. Jack London en fait partie. On l’entend presque avant de le lire : un nom de grand large, de neige aveuglante, de bois qui craque sous le gel, de ports louches et de routes sans fin.
Derrière l’auteur de L’Appel de la forêt, que des générations de lecteurs ont découvert à l’adolescence comme on reçoit une première gifle d’air froid, se cache un homme autrement plus complexe que la légende d’aventurier qu’on lui colle volontiers. Un écrivain qui n’a pas seulement raconté l’aventure : il l’a vécue jusqu’à l’épuisement, jusqu’à la brûlure.
Né en 1876 à San Francisco et élevé dans la pauvreté à Oakland, London connaît très tôt les bas-fonds. Il travaille en usine, devient pilleur d’huîtres dans la baie, marin à bord d’un phoquier vers le Japon, puis vagabond sur les routes américaines. Il dort dans les parcs, fréquente les prisons pour vagabondage, lit voracement dans les bibliothèques publiques. Il apprend la vie par immersion totale. Chez lui, la littérature ne naît pas dans un bureau, mais dans la boue, le sel et le froid.
L’épisode fondateur, c’est le Klondike. En 1897, il part chercher de l’or dans le Grand Nord canadien. Il n’en rapporte rien, sinon le scorbut, la faim, et une mémoire saturée de paysages hostiles, de chiens de traîneau, de solitude blanche. Ce sera la matière première de ses plus grands récits : Croc-Blanc, Construire un feu, L’Amour de la vie. Chez London, la nature n’est jamais décorative. Elle est un juge. Elle tranche. Elle révèle l’homme à lui-même.
Mais réduire Jack London aux neiges du Yukon serait passer à côté de l’essentiel. Il est aussi reporter de guerre, correspondant lors du conflit russo-japonais, navigateur sur le Pacifique à bord du Snark… Il écrit Le Peuple de l’abîme après une immersion dans les taudis de l’East End londonien, témoignage glaçant sur la misère industrielle. Il publie Martin Eden, sans doute son roman le plus intime, où il met à nu ses propres contradictions : la soif de reconnaissance, le dégoût de la société, la solitude du succès.
Car London est un paradoxe vivant. Socialiste, mais fasciné par la force individuelle. Assoiffé de gloire, mais fuyant les salons. Débordant d’énergie, mais régulièrement happé par des abîmes de mélancolie. Il veut être reconnu, lu, admiré — et, dans le même temps, rêve d’une vie retirée, au contact des éléments.
Sa philosophie tient en une formule qui résume toute son existence : brûler plutôt que durer. Vivre vite, intensément, dangereusement. Écrire, aimer, boire, naviguer, s’engager, tout à la fois. En vingt ans de carrière, il publie une cinquantaine de livres, des centaines de nouvelles, des essais, des reportages. Une œuvre torrentielle, à l’image de sa vie.
Il meurt en 1916, à quarante ans. Officiellement d’une insuffisance rénale. Officieusement, d’avoir trop vécu.
Un siècle plus tard, son œuvre continue de fasciner parce qu’elle pose une question qui nous travaille encore : qu’est-ce qu’un homme face à la nature ? Et, plus troublant peut-être : qu’est-ce qu’un homme face à lui-même ?
Le documentaire de Catherine Aventurier diffusé le 8 avril sur France 5 et France.tv, dans la collection « Les docs de La Grande Librairie » imaginée par François Busnel, donne la parole à des écrivains comme Sylvain Tesson, Catherine Poulain ou Olivier Weber, qui reconnaissent en London un frère d’errance et d’intensité.
On comprend pourquoi. Jack London n’est pas seulement un auteur d’aventures. Il est l’un des rares écrivains pour qui écrire fut une manière de continuer à vivre quand le corps, déjà, commençait à fatiguer.
Il voulait, disait-il, « brûler tout son temps ». Et c’est exactement ce qu’il a fait.
Victor Hache





