Sleaford Mods au Casino de Paris : un coup de poing spoken-punk 

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Sleaford Mods au Casino de Paris : un grand coup de poing spoken-punk. Photo Jean-Christophe Mary.

Toutes les musiques de We Culte. Dans un Casino de Paris chauffé à blanc, le duo britannique Sleaford Mods a présenté mardi 10 mars, l’intégralité de son nouvel album The Demise of Planet X.  Fidèles à leur réputation, ils ont livré une performance brute et nerveuse où la colère punk-rap de Jason Williamson et Andrew Fearn s’est mêlée à une mise en scène minimaliste et à une danse quasi instinctive. La signature d’un groupe devenu en une dizaine d’année la conscience grinçante de l’Angleterre contemporaine.

Sleaford Mods : Dans une époque saturée de discours policés, Jason Williamson et Andrew Fearn continuent de faire entendre la voix des oubliés, des déshérités, de ceux qui oscillent entre colère et sentiment d’impuissance.

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Sleaford Mods au Casino de Paris : une performance brute et nerveuse mêlée de colère punk-rap.

Les albums des Sleaford Mods peuvent se ressembler mais ne sont jamais identiques.

Depuis plus d’une décennie maintenant, le duo formé par Jason Williamson et Andrew Fearn affine un style immédiatement reconnaissable où la fureur révolutionnaire du punk et du hip-hop se mêle à la morosité sociale d’une Grande-Bretagne marquée par des années d’austérité. Boucles répétitives, beats secs, claviers rudimentaires la bande son est à l’image du décor de ce soir, minimal, presque austère.

Mais sur ce socle dépouillé, Jason Williamson érige une parole rageuse, parfois drôle mais toujours terriblement lucide. Le show ouvre avec « Unwrap », morceau qui déploie une critique féroce de la consommation débridée. Les motifs musicaux tournent en boucle, hypnotiques, symboles de l’aliénation d’une société enfermée dans ses automatismes. Avec « Good Life » le groupe poursuit sa charge ironique.

La promesse d’une « bonne vie » devient ici un slogan vide, crié dans le vide. Sur scène, Jason Williamson éructe ses phrases avec un humour noir mordant tandis que la tension du morceau se charge d’une dimension presque apocalyptique.

La puissance vocale monte d’un cran avec « Elitist G.O.A.T. », où la rugosité du phrasé contraste avec la douceur spectrale de la voix d’Aldous Harding sur la version studio.

Le morceau dissèque avec précision les mécanismes de domination sociale et la vanité des élites. Moment particulièrement électrique du set, « Megaton » s’impose comme l’une des pièces maîtresses de cette performance sous haute tension électrique. Une basse lourde et répétitive soutient un flot d’invectives inventives – parmi lesquelles l’improbable « toss parachute ».



Car chez les Sleaford Mods, l’insulte c’est tout un art, une véritable poésie. À l’inverse « No Touch » introduit une fragilité inattendue. Sur l’écran qui projette la vidéo, la voix de Sue Tompkins (chanteuse du groupe Life Without Buildings) apporte une douceur mélancolique qui contraste avec l’univers habituellement abrasif du duo.

Plus frontal et politique, « Flood the Zone » s’attaque au mouvement MAGA américain. Sur scène, la rythmique développe une sorte de ska nerveux et faussement joyeux qui fait penser à The  Specials.

Le concert bascule ensuite vers l’intime avec « Gina Was », texte poignant où Jason Williamson évoque les traumatismes de l’enfance avec une sincérité inhabituelle. Un moment suspendu dans un set dominé par la colère.

Avec « Kill List », le groupe explore des variations ska et indie pop sans perdre son mordant. Sous son apparente légèreté, la chanson décrit une violence latente et une indifférence sociale glaçante.

Sur scène, les Sleaford Mods n’ont besoin d’aucun décor. Leur performance repose sur une mise en scène minimaliste et très physique, presque théâtrale.

Tout de noir vêtu, Jason Williamson occupe l’espace avec une agitation nerveuse. Il marche d’avant en arrière en petits pas rapides, comme un boxeur tournant autour de son adversaire. Ses bras moulinent, frappent l’air, ponctuent chaque syllabe. Par moments, il saute légèrement sur place, mime des gestes que l’on voit dans les pubs – boire, fumer, discuter – comme pour mieux donner chair aux personnages de ses textes. Le regard frontal, provocateur, il semble défier la salle entière.

À l’opposé, Andrew Fearn coiffé de son éternelle casquette incarne lui un détachement une allure presque comique. Après avoir lancé ses boucles sur son ordinateur, il se met à sautiller doucement, balançant son corps de gauche à droite comme quelqu’un qui danserait seul dans un bar.

Les épaules roulent, la tête hoche au rythme des beats. Au fil du concert, les titres emblématiques du duo s’enchaînent – de « Kebab Spider » à « Jobseeker » en passant par « Megaton » et « UK GRIM » jusqu’à une reprise inattendue du « West End Girls » des Pet Shop Boys ce tube des 80’s qui parlaient déjà à l’époque des fractures sociales entre quartiers riches et populaires de Londres. Un thème qui sied parfaitement à l’univers des Sleaford Mods.

Dans une époque saturée de discours policés, Jason Williamson et Andrew Fearn continuent de faire entendre la voix des oubliés, des déshérités, de ceux qui oscillent entre colère et sentiment d’impuissance.

Et c’est peut-être pour cela qu’au Casino de Paris le duo a trouvé écho auprès d’un public qui se reconnaît dans ses diatribes, un reflet sans fard du monde qui nous entoure.

Un grand merci à Frédéric Jérôme et aux équipes du Casino de Paris.

Jean-Christophe Mary

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Jean-Christophe Mary