Le Book Club de We Culte. Dans Je suis Romane Monnier, un roman aussi troublant qu’addictif, Delphine de Vigan décortique les traces que nous laissons dans nos smartphones. À partir d’un échange de téléphones dans un bar parisien, elle va suivre Thomas dans son exploration de la vie de Romane Monnier.
Delphine de Vigan a su, une fois de plus, capter l’air du temps dans Je suis Romane Monnier, un roman aussi passionnant que dérangeant

Le 8 mars 2025 au bistro La Malice, dans le XIIe arrondissement de Paris, Thomas retrouve son copain Nathan pour prendre un verre. Une habitude ancrée depuis bien longtemps, un besoin de se retrouver pour échanger. Mais ce soir-là, un événement va changer sa vie de Thomas.
Une jeune femme va échanger son smartphone avec le sien. Une bévue qu’il tente de corriger au plus vite en organisant l’échange de leurs appareils respectifs. Mais s’il récupère bien le sien, livré par coursier, il va conserver celui de la jeune femme, qui lui laisse l’appareil et son code secret. Elle affirme qu’elle n’en a plus l’usage. Pour le quinquagénaire c’est un nouveau terrain de jeu. Il va s’amuser avec la vie de Romane Monnier.
« Presque tous les soirs, il passe une heure ou deux à traîner dans le téléphone, en quête de détails et d’indices ; il vagabonde, tire des fils, assemble des morceaux. Au milieu des informations dispersées et des conversations sans importance, il cherche les sentiments, les sensations, les émotions. Il va du texte aux photos, des photos au texte et il lui arrive maintenant de prendre des notes ou de retranscrire des messages vocaux. »
Thomas devient un détective malgré lui. Il fouille, scrute, analyse. Dans les SMS échangés avec un certain Pascal, dans les recherches Google, dans les photos stockées, il reconstitue peu à peu l’existence de cette inconnue. Et ce faisant, il emprunte « ce chemin mental étrange qui le conduit à exhumer, en miroir ou en contrepoint, des moments de sa propre vie ».
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Car Thomas aussi connaît la fuite. Quand Pauline, la mère de sa fille Léo, a disparu sans explication. « Quelques semaines après la mort de son père, Thomas avait rencontré Pauline. Du jour au lendemain, la vie de Thomas avait revêtu une intensité qu’il n’avait jamais connue. Tout lui semblait à la fois plus facile et plus vaste. Mais avec la joie était venue l’intranquillité. Comme Romane, il avait eu peur. Comme si l’histoire, dès le début, contenait son propre compte à rebours et l’annonce de sa fin. D’annonce, il n’y en avait pas eu. Un soir, il était rentré et avait trouvé l’appartement vide et, pour une fois, étrangement ordonné. Pauline avait pris ses affaires. Elle n’avait même pas laissé un mot. »
L’exploration devient obsession. Thomas découvre la quantité vertigineuse de données que nous accumulons. Messages, photos, applications de santé, géolocalisations. Tout y est. Tout nous définit. Ou presque. Car ces traces qu’on laisse ne sont qu’une sélection de ce que nous sommes réellement. On choisit les photos dignes d’intérêt, on note ce qui nous paraît important. En fait, on ment. Ou on recrée une réalité.
Delphine de Vigan construit son récit sur un savant mélange. Elle alterne transcriptions du contenu du smartphone de Romane et narration de l’histoire de Thomas : tout le matériau brut de nos vies connectées est là, sous nos yeux. Cette structure donne au roman un rythme haletant. On tourne les pages comme Thomas scrolle l’écran. On veut savoir. On veut comprendre pourquoi Romane veut disparaître.
L’autrice pose des questions essentielles. Que dit vraiment de nous ce que nous laissons sur nos téléphones ? Peut-on connaître quelqu’un à travers ses données numériques ? Et surtout, pourquoi vouloir effacer toute trace de soi ? Pour Romane, sans doute, c’est une manière d’échapper au stress, à l’intranquillité permanente, à l’angoisse que génère cette hyperconnexion.
Car le constat est sombre. « Nous serons ensevelis sous un torrent d’images, d’histoires, d’informations, parmi lesquelles nous ne saurons plus distinguer la vérité du mensonge. Bientôt nous ne serons plus capables de savoir si une voix est humaine, si une photo est intacte ou a été modifiée, si l’image d’une vidéo est réelle ou a été générée à partir de rien. Nous ne saurons plus reconnaître la mystification et encore moins la prouver. »
À l’heure de l’intelligence artificielle, la question devient cruciale. Nos smartphones sont devenus des extensions de nous-mêmes. On y dort à côté, on vérifie les notifications avant même d’être réveillé. Thomas le sait bien : « Depuis quand ce geste est-il devenu le premier de la journée ? » Cette aliénation, Delphine de Vigan la décrit avec précision et finesse.
L’écriture est fluide, rythmée, addictive. Les phrases nous entraînent dans cette plongée vertigineuse. On sent toute l’expérience de la romancière, qui après D’après une histoire vraie et Les enfants sont rois, continue d’explorer les zones d’ombre de notre époque.
Delphine de Vigan a su, une fois de plus, capter l’air du temps dans ce roman aussi passionnant que dérangeant. Après les réseaux sociaux, ce sont les traces que nous laissons à l’heure du tout numérique qu’elle explore avec beaucoup d’acuité. Un roman qui résonne aussi comme une mise en garde, sans doute nécessaire.
Henri-Charles Dahlem
- Je suis Romane Monnier Delphine de Vigan. Éditions Gallimard. Roman 336 p., 22 €. Paru le 15/01/2026

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A propos de l’autrice

Romancière, Delphine de Vigan a notamment publié Rien ne s’oppose à la nuit, D’après une histoire vraie (prix Renaudot et prix Goncourt des lycéens), Les gratitudes et Les enfants sont rois. Ses livres sont traduits dans le monde entier. (Source : Éditions Gallimard)





