Éric Pessan : écrire pour sauver les livres de l’agonie

Éric Pessan
Éric Pessan : son nouveau nous rappelle que la littérature n’est pas un luxe mais une nécessité vitale. Photo Philippe Matsas.

Le Book Club de We Culte. On ne verra pas les fleurs le long de la route, le nouveau roman d’Éric Pessan, résonne comme un cri d’alarme, une mise en garde contre ce qui nous attend si nous laissons disparaître les livres. On y suit un couple d’activistes dans une France sous la canicule et les incendies de forêt, décidés à alerter leurs concitoyens. Mais n’est-il pas déjà trop tard ?

Éric Pessan nous rappelle que la littérature n’est pas un luxe mais une nécessité vitale. Que sans elle, nous ne sommes plus rien

« Je sais que tout est lié : la fin de la littérature, l’épuisement des ressources, la catastrophe climatique. Nous n’avons plus de romans pour dire la fin du monde, pourtant c’est la force du roman, il nous arrache aux coordonnées d’une existence qui nous ont été attribuées arbitrairement à la naissance. Je voudrais mourir, un jour, de la perfection d’un tableau, de la perfection d’une musique ou d’un poème. Alors j’écris, alors je performe, alors je continue mon dérisoire combat. Je suis un mélancolique qui décide de se mesurer au monde. »

Imaginez un monde où le numérique a tout dévoré. Où l’on n’apprend plus à écrire. Où les pictogrammes et les emojis tiennent lieu de langage. Où le papier est devenu un matériau banni, presque criminel. C’est dans cet univers suffocant que l’on suit un homme au volant de sa voiture à travers une forêt landaise ravagée par les flammes. « Sur les bas-côtés, les buissons brasillaient encore, allumant dans la nuit d’éphémères flaques lumineuses, dansantes et mourantes. » L’incendie n’est pas qu’un décor : c’est la métaphore d’un monde qui se consume.

Aux côtés de cet homme, une femme rencontrée aux Beaux-Arts, partage son combat. Leur arme ? L’art, la performance, la poésie. Ils tagguent des messages sur les murs, brisent les pare-brises des gros SUV, vident et détruisent des piscines privées. Des actes de résistance dérisoires, ils en sont conscients. Mais comment rester passif quand « les gouvernements continuent d’employer le mot crise pour qualifier un phénomène installé, durable, récurrent, prévu, inéluctable » ?



Ce couple d’activistes erre d’une ville à l’autre, trouve refuge dans une villa abandonnée, multiplie les actions symboliques. Leur objectif : réveiller les consciences amorphes, démontrer la nécessité absolue de la littérature. « Nous sommes des pétards et nous n’attendons qu’une allumette. » Mais dans ce pays où il est « plus facile d’imaginer la fin du monde que la fin du capitalisme », leur combat semble perdu d’avance.

Le narrateur roule « au hasard, sans anticiper un point de chute ». C’est une fuite panique autant qu’une quête. Chaque carrefour devient une question existentielle. Tout droit ? À gauche ? À droite ? « Comment vivre ? » Cette errance géographique reflète l’égarement d’une société qui a renoncé à ses repères culturels.

Évidemment, on pense à Fahrenheit 451 de Ray Bradbury. Pessan le cite d’ailleurs explicitement, évoquant cette scène finale où des hommes deviennent des livres-vivants. Mais il s’en écarte aussitôt : « La fin de sa fiction ne m’a jamais plu : si chaque homme devient un livre, le livre mourra avec chaque homme. » Pour Pessan, nous avons besoin d’écrits. De traces tangibles. D’un patrimoine transmissible.

Car ce roman est avant tout un livre sur la transmission. Sur ce qui reste quand tout brûle. Et c’est là que réside son originalité formelle : le texte est un centon, c’est-à-dire qu’il est composé de fragments empruntés à d’autres auteurs. Lovecraft, Jack London, Céline, Duras, Camus, Le Tellier, García Lorca… Des centaines de références tissent la trame du récit. Chaque phrase, notée en bas de page, devient un maillon d’une chaîne littéraire.

Cette technique est ici parfaitement maîtrisée, d’une fluidité remarquable. Pessan ne se contente pas de juxtaposer des citations. Il les fond dans un récit cohérent, leur donne une seconde vie, crée des résonances inattendues. « Pour ma part, je n’ai rien trouvé de mieux que de tenir journal du quotidien et de puiser au hasard dans divers auteurs de nos bibliothèques. » Cette bibliographie généreuse est une arche de Noé littéraire dans laquelle le lecteur est invité à se promener.

Mais la prouesse d’Éric Pessan n’est pas uniquement formelle. Elle réside dans cet appel vibrant à la vigilance. Dans cet amour du livre qu’il entend partager coûte que coûte, même quand l’espoir semble vain.

« J’ai peur / il faut bien l’écrire quelque part / j’ai peur / l’écrire pour en garder trace. » La poésie affleure à chaque page, dans ces vers libres qui disent la solastalgie, ce mal-être face aux changements climatiques. Le narrateur vit « dans la peur en assistant à la lente très lente agonie du vivant ».

Le roman se termine sur une note d’espoir fragile. La communauté que rejoignent les héros au bout de leur périple offre une lueur dans les ténèbres. Un espace où la littérature reste vivante. Où l’on peut encore croire qu’« il devrait y avoir moyen d’empêcher ces choses-là ».

Éric Pessan trouve peut-être là son roman le plus abouti. Lui qui navigue entre littérature jeunesse et romans pour adultes signe une œuvre hybride, à la frontière du manifeste et du poème. Son engagement écologique, déjà présent dans ses précédents livres, atteint ici une intensité nouvelle. Il nous rappelle que la littérature n’est pas un luxe mais une nécessité vitale. Que sans elle, nous ne sommes plus rien.

Henri-Charles Dahlem

  • On ne verra pas les fleurs le long de la route Éric Pessan. Aux forges de Vulcain. Roman. 200 p., 19 €. Paru le 16/01/2026.

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A propos de l’auteur

Éric Pessan
Éric Pessan © Photo Philippe Matsas

Éric Pessan est né à Bordeaux. Il est auteur de romans, de romans jeunesses, de fictions radiophoniques, de textes de théâtre, ainsi que de textes en compagnie de plasticiens. Après Ma tempêteOn ne verra pas les fleurs le long de la route est son deuxième roman aux forges de Vulcain. (Source : Éditions Aux Forges de Vulcain)


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