patrick modiano roman encre sympathique
Patrick Modiano (c) Léa Crespi/Pasco

L’agile plume de Modiano nous emporte dans “Encre sympathique”. Un roman sur la mémoire qui s’écrit en creux de souvenirs invisibles et rappelle ces vers de “l’Ostendaise” de Jacques Brel  : “Il y a deux sortes de temps, il y a le temps qui attend et le temps qui espère”.

Modiano nous apprend que les souvenirs sont écrits dans nos vies à l’encre sympathique et qu’il suffit d’un révélateur pour qu’ils reviennent à la surface de la mémoire et nous replongent dans un passé enfoui, ainsi retrouvé

Patrick Modiano à la recherche du temps passé. Cette allusion à Marcel Proust s’impose. Car c’est aussi le roman d’un grand auteur, et si comparaison n’est pas raison, ils ont ce thème en partage et un sens de la narration qui les distinguent. “Encre sympathique” est une déambulation jubilatoire dans un dédale de souvenirs, là où l’oubli à tout enveloppé. Mais la mémoire est d’une substance malléable, elle se révèle au fil des pages comme écrit à l’encre sympathique. D’abord invisible, le texte apparaît grâce à une source de chaleur ou un révélateur chimique. Modiano nous apprend que les souvenirs sont écrits dans nos vies à l’encre sympathique et qu’il suffit d’un révélateur pour qu’ils reviennent à la surface de la mémoire et nous replongent dans un passé enfoui, ainsi retrouvé. Il y a de la magie dans ce roman sur le temps, qui, non seulement ne passe pas, mais qui revient nous visiter au présent. 

Le narrateur a 20 ans, il est engagé à l’essai dans le bureau de Hutte, sorte de détective à la recherche de personnes disparues. Sa première mission : retrouver une certaine Noëlle Lefebvre qui a disparu. Il n’a qu’un maigre dossier, à peine une adresse dans le 15ème arrondissement et une photo. “Je fixais avec plus d’attention possible ce visage dont on distinguait à peine les traits et je n’étais pas sûr de pouvoir reconnaître Noëlle Lefebvre.” Mais pourquoi la reconnaîtrait-il alors qu’il ne la connaît pas ? A moins que….

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(c)Francesca Montovani

On le suit dans sa recherche. On croise Gérard Mourad qui lui apprend qu’elle est mariée à un certain Roger Behaviour, qu’elle était, avant de disparaître, vendeuse chez Lancel à Paris, venue de sa région natale près d’Annecy. Elle fréquentait souvent le dancing de la Marine, y rencontrait des hommes. On cumule les indices, comme autant de petits cailloux blancs sur le chemin pour la retrouver mais Modiano donne un conseil : L’intuition “ se laisser porter par elle cette forme de connaissances immédiate qui ne recours pas au raisonnement. “Il y a des blancs dans la vie mais parfois ce qu’on appelle un refrain. Pendant des périodes plus ou moins longues, vous ne l’entendez pas, et on croirait que vous avez oublié ce refrain. Et puis un jour il revient à l’improviste il revient comme les paroles d’une chanson enfantine qui exerce encore son magnétisme.”

Dix ans ont passé, la recherche se poursuit, une autre vie en marge de sa vie.
Facétieux , il prend à témoin le lecteur d’un livre en train de s’écrire : “Aujourd’hui j’entame la 63ème page de ce livre.” (Ça n’aura pas échappé au lecteur attentif que nous sommes dans l’ouvrage à la page 63). Il s’efforce de respecter l’ordre chronologique au risque de nous perdre dans cet enchevêtrement entre mémoire et oubli mais avec talent et finesse, dans un subtil jeu de construction tout se met en place, le halo du mystère se dévoile peu à peu. Il nous refait le coup quelques pages plus loin “cette recherche risque de donner l’impression que j’ai consacré beaucoup de temps déjà 100 pages” (on est à la page 101!) Mais nous apprend-il, ces moments mis bout-à-bout ne représentent en fait qu’à peine 24 heures alors que 30 ans se sont écoulés depuis le début de la recherche. Il y en a qui attendent Godot, lui recherche Noëlle Lefebvre. C’est aussi le message de ce roman, il y a des questions qui demeurent sans réponse. D’ailleurs y a t il une réponse à l’existence?

roman encre sympathique de patrick modianoNous voilà maintenant à Rome. Le narrateur fait la connaissance d’une femme qui remplace un ami dans une galerie de photos. Le narrateur y entre. Il n’est pas venu là par hasard. Alors cette femme serait-elle Noëlle Lefebvre ? Nous la suivons dans les rues de Rome, qui est sa ville, elle a toujours vécu là, enfin c’est ce qu’elle dit, parce qu’elle a toujours vécu au présent. “Il ne lui restait que le présent avec ses points de repères.” Dans cette Rome, ville éternelle, où le temps n’a pas de prise, mais qui est aussi ville de l’oubli. Et si cette femme n’était pas tout à fait une inconnue ? Fragments de souvenirs et c’est tout un pan de vie qui se révèle, écrite à l’encre sympathique.

  • “Encre sympathique” – Patrick Modiano. Edition Gallimard, collection blanche. 144 pages.

Lire: Livre. Marlon Brando, dernier tango d’un géant du cinéma : https://www.weculte.com/litterature-2/livre-marlon-brando-dernier-tango-dun-geant-du-cinema/

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