Traduire Tchekhov. Le Théâtre National Populaire de Villeurbanne accueillait en janvier une des créations majeures de la saison théâtrale. Jean-François Sivadier y présentait sa mise en scène d’Ivanov, une des toutes premières pièces d’Anton Tchekhov. Un spectacle ambitieux qui prend la forme d’une comédie sarcastique d’une facture contemporaine mise en valeur par une troupe de comédiens exceptionnelle. Deux versions d’Ivanov ont été écrites par l’écrivain et dramaturge russe. Elles ont été traduites toutes les deux – et c’est une première – par André Markowicz et Françoise Morvan qui ont traduit à quatre mains l’ensemble du théâtre de Tchekov. Nous nous sommes entretenus avec eux sur leur travail et sur les différentes mises en scène qui l’ont pris en compte. Un entretien qui permet de mettre à l’honneur le rôle des traducteurs, lesquels restent trop souvent dans l’ombre alors qu’ils jouent un rôle majeur dans l’accès aux œuvres non francophones.
Traduire Tchekhov : « En russe on ne distingue pas la langue parlée de la langue écrite. Le style de Tchekhov a donc le naturel de la conversation. Il s’agit aussi de laisser entendre le non-dit » – André Markowicz et Françoise Morvan

Comment avez-vous débuté votre travail sur le théâtre de Tchekhov ?
Françoise Morvan : Nous avons commencé par traduire Platonov à la demande de Georges Lavaudant. Ensuite, Stéphane Braunschweig nous a demandé La Cerisaie et nous avons compris que nous souhaitions revenir à la version originale de la pièce, ignorée par les traducteurs français. Nous avons repris cette traduction avec Alain Françon pour la Comédie française. Ensuite, nous avons mené avec lui une longue collaboration qui nous a conduits à donner une version nouvelle du théâtre de Tchekhov puisque nous avons donné deux versions de ses pièces, la version que nous appelons originale, telle que pensée par Tchekhov, et la version académique jusqu’alors seule connue. C’est ainsi que nous sommes les seuls à avoir traduit les deux versions d’Ivanov. Nos traductions sont très différentes des autres car le russe est la langue maternelle d’André et il perçoit toutes les inflexions qui n’apparaissent pas forcément à un traducteur qui a le français comme langue maternelle. Nous nous efforçons de rester au plus près du style de Tchekhov et de sa rapidité incisive.
Que représente pour vous cet immense travail ?
André Markowicz : Le temps de la traduction n’est pas ce qui compte. A chaque mise en scène nous relisons, nous recommençons et à chaque moment on peut changer, relire et repenser à la pièce. Tchekhov est devenu pour nous un compagnon de vie.
Françoise Morvan : La traduction d’Ivanov était une commande d’un metteur en scène, Guy Delamotte, pour la Comédie de Caen. Il s’attendait à monter le même Ivanov que les autres metteurs en scène. Nous lui avons proposé la version de 1887 (Ivanov 1) que Tchekhov avait intitulé « comédie en quatre actes et cinq tableaux ». La seconde de 1889 (Ivanov 2) est un « drame en quatre actes ». La première a causé à l’époque un scandale alors que la seconde a été un triomphe. Jean-François Sivadier a décidé de monter la comédie, Ivanov 1, en y ajoutant des passages d‘Ivanov 2.
Comment travaillez-vous « à quatre mains » ?
André Markowicz : Je réalise d’abord une première version, un brouillon, qui donne l’intonation et la vitesse, sans faire attention à quoique ce soit d’autre, sinon à poser des questions, si je n’arrive pas à traduire un mot. Françoise reprend ensuite ce mot à mot et en fait un texte français que nous reprenons à deux par étapes successives. L’essentiel est de garder le vocabulaire français de l’époque et l’intonation du texte russe même si, pour dire le texte français, il faut deux ou trois secondes de plus que pour dire le texte russe.
Que voulez-vous dire quand vous parlez de l’intonation du texte russe ?
André Markowicz : En russe on ne distingue pas la langue parlée de la langue écrite. Le style de Tchekhov a donc le naturel de la conversation. Du fait de la tradition française les versions précédentes étaient très littéraires comme l’étaient les traductions de Dostoïevski .
Françoise Morvan : Il s’agit aussi de laisser entendre le non-dit. Nombreuses sont les répliques qui laissent entendre autre chose que ce qui est dit. Par exemple, dans Oncle Vania, la nourrice propose un verre de vodka à Astrov. Une traduction en français académique donne « je ne bois tout de même pas tous les jours de la vodka ». C’est juste informatif. Nous avons traduit par « la vodka, je n’en bois pas tous les jours, quand même ». L’intonation laisse entendre la dénégation : la nourrice sait qu’il est porté sur la vodka et il se défend d’être alcoolique. Surtout, la réplique peut être jouée plus ou moins drôle ou plus au moins tragique. L’intonation c’est donc la manière de moduler l’information donnée.
Est-ce que le travail avec Jean-François Sivadier a été différent que celui que vous avez réalisé avec Alain Françon ?
André Markowicz : Avec Alain Françon nous avons travaillé sur tout le théâtre de Tchekhov et il a monté aussi d’autres traductions de Françoise. Nous avons partagé avec lui une collaboration d’un quart de siècle.
Françoise Morvan : Il y a une immense différence entre la façon dont nous avons travaillé sur Tchekhov avec Alain Françon et avec tous les autres metteurs en scène. Alain Françon et ses assistants avaient en main toutes les autres traductions et nous soumettaient à un feu roulant de questions.
Cette manière d’interroger le texte nous permettait de mieux le comprendre. Comme avec les autres metteurs en scène, nous arrivions avec un texte qui était provisoire. Nous avions laissé en attente les points qui nous posaient question. Non seulement nous pouvions ainsi les résoudre mais nous avions à en résoudre d’autres auxquels nous n’avions pas pensé. C’est Alain Françon qui nous a suggéré d’intégrer au texte de La Mouette les variantes de la première version de la pièce et nous avons ainsi vu émerger une pièce nouvelle, telle que Tchekhov l’avait pensée. Nous avons donc proposé des versions neuves des pièces de Tchekhov, et ce sont ces versions qui sont souvent reprises maintenant par des metteurs en scène.
Est-il vrai que certains metteurs en scène font appel à plusieurs traductions et signent ensuite le travail de leur propre nom ?
André Markowicz : Malheureusement, c’est un problème très grave et une pratique qui se répand dans le théâtre contemporain.
Françoise Morvan : Nous nous sommes résignés à assigner en contrefaçon un metteur en scène pour attirer les médias sur le problème du plagiat au théâtre, et il va falloir recommencer. C’est une épeuve car il faut prouver, ce qui demande une procédure très longue, et se défendre. Avec l’IA, c’est encore pire maintenant.
Comment avez-vous travaillé avec Jean-François Sivadier ?
André Markowicz : C’était son premier Tchekhov et il voulait faire une adaptation tenant compte de ces deux versions. Il a utilisé majoritairement la première version complétée par la seconde. C’est la première fois que cela s’est fait en France. Nous avons passé ensuite une journée avec les comédiens qui posaient des questions sur leurs rôles et tel ou tel détail du texte. C’était une journée très agréable et nous avons pensé qu’ils avaient saisi ce que nous voulions faire passer. Alain Françon avait centré son adaptation sur le drame alors que Jean-François Sivadier a centré la sienne sur la comédie.
Que représente Ivanov dans le théâtre de son époque ?
Françoise Morvan : On a peine à imaginer le degré de nouveauté du théâtre de Tchekhov. Dans une pièce « normale » le héros devait mourir à la fin. Tchekhov a bousculé tout ça. C’est en raison de cette modernité que ses amis lui ont demandé de réécrire la pièce. Entre autres, ils n’était pas possible de finir Ivanov de cette façon.

Quand on assiste au spectacle du TNP on ne se sent pas toujours dans la Russie de la fin du XIXème siècle. Est-ce lié à votre traduction ?
André Markowicz : Le style de Tchekhov est tellement moderne qu’on nous a reproché lors de la première mise en scène d’avoir adopté un style trop moderne pour être tchekhovien : c’était faux. Notre traduction respecte absolument la langue de 1900. Pour le reste, tout dépend des partis-pris de mise en scène. Jean-François Sivadier n’a pas voulu insister sur le côté russe de la pièce. C’est son universalité qui frappe et Ivanov peut être compris par chacun d’entre nous aujourd’hui car le texte évoque l’épuisement, la dépression, la barbarie et la lâcheté..
Quel est le point de vue de Tchekhov sur l’antisémitisme qu’il évoque plusieurs fois dans Ivanov ?
Françoise Morvan : Dans Ivanov 1 la dénonciation de l’antisémistisme est un des grands thèmes de la pièce, ce qui a été atténué dans Ivanov 2. Tchekhov était indigné par l’antisémitisme qui régnait en Russie. Il a défendu Dreyfus. Mais c’était dans l’air du temps et dès Platonov Tchekhov dénonce l’antisémitisme ambiant.
André Markowicz : Ivanov perd pied et se condamne en tant qu’être humain quand il traite sa femme de « youpine » avec une violence hallucinante. Sivadier a essayé d’utiliser ce terme et il s’est rendu compte que ses acteurs ne le comprenaient pas. Il a donc proposé « sale juive ». C’est cette phrase là qui condamne Ivanov même s’il est ensuite bourrelé de remords.
Comment expliquez-vous cette scène étonnante où les acteurs évoque la musique de Schumann alors que votre texte parle d’un jeu de carte ?
André Markowicz : Jean-François Sivadier n’avait pas d’acteur qui jouait aux cartes et qui aurait pu comprendre ce vocabulaire du jeu de cartes. Mais il disposait d’un acteur musicien et complètement obnubilé par la musique, il lui a proposé de prendre le texte de Tchekhov et de le transposer en écrivant ensemble un texte où le jeu de cartes était remplacé par la musique de Schumann.
Quel est votre avis sur la mise en scène de Jean-François Sivadier ?
Françoise Morvan : Jean-François Sivadier a voulu prendre la première version d’Ivanov pour mettre en scène un cas de dépression et de poursuivre jusqu’au bout l’analyse de cette dépression. Il a choisi d’accentuer le côté comédie qu’Alain Françon avait eu tendance à éliminer. C’est donc pour nous une autre façon de voir la pièce et c’est ce que permet Tchekhov : il est inépuisable…
André Markowicz : Notre fierté est de voir que notre texte peut servir deux visions très différentes et que ces deux versions reposent sur le même respect de notre travail.
Entretien réalisé par Yves Le Pape
- Tournée : La crétion Ivanov au TNP mis en scène Jean-François Sivadier est programmée dans plusieurs salles d’ici l’été à l’occasion d’une tournée qui le fait passer par Caen, Douai, Carouge, La Rochelle, Chatenay-Malabry, Poitiers, Amiens et Paris.





