Le Book Club de We Culte. Avec « Tendre Maroc » Emmanuelle de Boysson retourne dans son enfance marocaine. De six à treize ans, elle a vécu à Mohammedia, entre mer, jasmin et mystères. Ce livre est sa façon de retrouver la petite fille qu’elle était — et de lui tendre enfin la main.
Emmanuelle de Boysson publie « Tendre Maroc » et signe une œuvre très personnelle sans aucun doute.

Après l’accident cardiaque qu’elle a raconté dans Un coup au cœur, Emmanuelle de Boysson a ressenti le besoin de se réfugier dans ce qu’elle appelle « le monde englouti de son enfance ». Ce monde s’appelle Mohammedia. Un port de pêche marocain, aujourd’hui absorbé par la banlieue de Casablanca. C’est là qu’elle a vécu de six à treize ans. Et c’est là qu’une petite fille solitaire l’attend : « Quelque chose me dit qu’elle a beaucoup à m’apprendre. »
Le livre s’ouvre sur un retour raté. Quinze ans plus tôt, de passage au Maroc pour un prix littéraire, elle avait accepté de revoir les lieux. Immeubles tristement modernes, hôtel Miramar en ruines, villa abandonnée aux murs lézardés. Un désastre. Mais la maison était encore là, seule survivante du quartier. Comme un signe.
Alors elle se rappelle ce jour de septembre où la famille a débarqué à Casablanca. Le père qui les attend — beau comme Charlton Heston, yeux bleus, ingénieur textile alsacien — dirige l’Icoma, l’industrie cotonnière du Maroc. La mère, Blanche, grande bourgeoise parisienne, enceinte de cinq mois, dissimule son ventre sous un tailleur pied-de-poule. Emma a six ans, des nattes et une trottinette. Elle est l’aînée. Celle qui ne se plaint jamais.
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La villa de fonction les attend au milieu d’un paysage lunaire. Un patio en mosaïque bleue, des poissons rouges, des bougainvilliers, des odeurs de jasmin et de romarin. Blanche, en femme d’ordre qu’elle est, organise tout : le jardin, le vélodrome pour enfants, le menu de la semaine épinglé dans la cuisine.
Autour d’elle gravitent Laocine, le cuisinier qui ne sait pas lire et Zina, la femme de ménage aux pieds de géante et aux mains couvertes de tatouages, qui a l’air d’une diablesse. La vie marocaine commence.
Et quelle vie. Des vagues à dévaler comme des montagnes. Des crevettes offertes sur le port par un gamin aux joues rondes. Des pigeons abattus en vol sur la corniche.
L’odeur de la raffinerie, du poisson séché, du monoï de la mère. Tout au long du récit, les sensations sont omniprésentes, avec une précision presque physique. On est là. On sent. On entend les sécateurs dans la haie, le cliquetis des taxis, le rire des jardiniers.
Mais sous le soleil, il y a l’ombre.
Emma la cherche, cette ombre. Elle grimpe dans le caoutchoutier, rase les murs, s’efface. Elle attend un baiser de Blanche qui ne viendra pas. Une mère fascinante, généreuse avec les défavorisés, plus distante avec les siens. « Parle doucement, arrête de me coller, calme-toi, souris, ne te fais pas remarquer… » S’effacer : un mot qui rythme l’enfance d’Emma. La fratrie est là mais la vraie solitude, elle, ne part pas.
L’adolescence arrive. Le corps change. Les garçons deviennent une énigme. Dans les yeux de Medhi, elle veut oublier l’avertissement de sa mère, « Les garçons sont dégoûtants », elle rêve du grand amour.
Mais elle va découvrir, à son corps défendant, un côté bien plus sombre. Dans sa vie si bien rangée, elle va être victime d’une agression sexuelle. Une blessure qu’elle n’avait encore confiée à personne. Il aura fallu ce livre pour l’avouer.
Mais Tendre Maroc est aussi une histoire de naissance — la naissance d’une vocation. À douze ans, Emma tombe par hasard sur Le Journal d’Anne Frank sur un présentoir de livres de poche. « Dès les premières pages, je me sens proche d’Anne, j’ai envie de lui ressembler, je l’admire d’avoir su garder sa joie de vivre et l’espoir. »
De retour dans sa chambre d’hôtel, sous la neige, elle ouvre son cahier Olympic et écrit : Chère Anne. Les premiers mots d’une longue amitié. Et d’une vie d’écrivaine. « Parfois, il suffit d’un livre pour changer le cours d’une existence. »
Si les noms ont été changés, on est bien du côté de l’autobiographie. Une réflexion intime sur les liens mère-fille, sur la transmission, sur ce que l’enfance nous donne et ce qu’elle nous prend. Le style est à l’image de cette quête : lumineux, sensuel.
Des phrases courtes qui s’échouent comme des vagues sur les rivages de la mémoire. Une prose qui sent le jasmin et la mer. Une œuvre très personnelle sans aucun doute, mais aussi une enfance vraie, vivante, universelle.
Henri-Charles Dahlem
- Tendre Maroc Emmanuelle de Boysson. Éditions Calmann-Lévy. Roman 200 p., 18,50 €. Paru le 11/03/2026.

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A propos de l’autrice

Romancière et journaliste, cofondatrice du prix de la Closerie des Lilas, Emmanuelle de Boysson est l’autrice de quelques essais et d’une douzaine de romans dont Les Grandes Bourgeoises (Lattès, 2006), Les Années Solex (Héloïse d’Ormesson, 2017), Que tout soit à la joie (Héloïse d’Ormesson, 2019), June (2022) et Un coup au cœur (2024). (Source : Éditions Calmann-Lévy).





