« Les Belles Promesses » de Pierre Lemaitre : un roman époustouflant

les belles promesses
"Les Belles Promesses" : Pierre Lemaitre livre un roman addictif époustouflant. © Photo Nicolas Marques

Le Book club de We Culte. Avec Les Belles Promesses, Pierre Lemaitre boucle magistralement sa tétralogie consacrée aux Trente Glorieuses. Ce quatrième et dernier volet, qui peut se lire de façon autonome, nous plonge dans les années 1960, entre progrès triomphant et tragédies intimes. Un roman addictif qui mêle enquête policière et fresque sociale. Époustouflant !

Les Belles Promesses : Pierre Lemaitre maîtrise l’art du suspense hérité du polar, tout en déployant une vraie profondeur psychologique.

Tout commence par un incendie. Rue Caulaincourt, un immeuble s’embrase. Jean Pelletier, en retard pour la remise du prix littéraire de son frère François, se trouve là par hasard. Ou par destin.

Ce moment change tout.

« Bouboule », le fils raté de la famille, entre dans le brasier. Il en ressort avec un bébé de trois mois dans les bras. Les journaux titrent. sur le héros de la rue Caulaincourt. Geneviève, son épouse détestable, flaire immédiatement le profit à tirer de cet acte de bravoure. « Ton papa est un héros », dit-elle à Colette.

Mais François doute. En rangeant ses archives de faits divers, le journaliste a fait des découvertes troublantes. Mary Lampson, assassinée en 1948 dans les toilettes du cinéma Le Régent. Jean était dans la salle. Une voyageuse précipitée d’un train en 1952. Jean voyageait dans ce même convoi. Une infirmière tuée à Senancourt en 1959. Jean était à l’hôpital ce soir-là.

Trois meurtres. Trois coïncidences. Vraiment ?

L’enquête de François structure tout le roman. Pierre Lemaitre rend ici hommage au polar, après avoir convoqué le roman d’espionnage dans le tome précédent. Mais François n’est pas un détective ordinaire. C’est un frère qui cherche une vérité dont il sait qu’elle le détruira. « C’est donc la tragédie d’un homme qui se contraint à aller chercher une vérité dont il ne veut pas ».

Cette tension intime se déploie sur le vaste tableau des années 1960.

Le périphérique parisien sort de terre. Jean y investit sa fortune. Les bulldozers chassent les familles, détruisent les quartiers populaires. À la campagne, Manuel Ramos, fils d’immigrés espagnols, subit de plein fouet le remembrement agricole et l’industrialisation forcenée.



Lemaitre oppose la ville et la campagne, le progrès et ses sacrifiés, la vitesse et la lenteur. Ces « belles promesses » sont celles d’une époque aveugle, convaincue que « on n’arrête pas le progrès ». Nous en payons aujourd’hui le prix climatique et social.

Les personnages secondaires enrichissent puissamment la narration. Colette, la fille brillante de Jean et Geneviève, s’affirme avec force. Philippe découvre les émois de l’adolescence. Tante Thérèse cache sa vie secrète. Et Joseph, le vieux chat persécuté par Geneviève, observe tout « avec sérénité comme s’il attendait un rebondissement qu’il aurait été le seul à prévoir ».

Geneviève reste le personnage que les lecteurs adorent détester. Son cynisme, sa cruauté, son opportunisme ne connaissent aucune limite. « Ce mari était une déconvenue qu’elle passait beaucoup de temps à mettre en scène ».

Le style se met au service de l’intrigue. Phrases courtes. Chapitres bien rythmés. Scènes haletantes, ironie mordante. L’auteur maîtrise l’art du suspense hérité du polar, tout en déployant une vraie profondeur psychologique. Les mouvements de l’âme comptent autant que les rebondissements.

Pierre Lemaitre assume pleinement son héritage. Il dédie affectueusement le roman à Victor Hugo et Alexandre Dumas. Les Misérables irrigue tout le récit, notamment à travers le dilemme moral de François, construit sur le modèle de Jean Valjean.

À 74 ans, l’écrivain a déjà publié sept volumes de son projet fou : « feuilleter le siècle » en dix romans. Après la trilogie des Enfants du désastre (dont Au revoir là-haut, prix Goncourt 2013), cette tétralogie précède une dernière trilogie qui suivra les petits-enfants Pelletier de 1970 à 1989, jusqu’à la chute du Mur de Berlin. Colette, Philippe et leurs cousins y tiendront les premiers rôles. On a déjà hâte !

Henri-Charles Dahlem


  • Retrouvez cet article ainsi que l’ensemble des chroniques littéraires de Henri-Charles Dahlem sur le site Collection de livres

A propos de l’auteur

Pierre Lemaitre © Photo Nicolas Marques

Né à Paris, Pierre Lemaitre a enseigné aux adultes, notamment les littératures française et américaine, l’analyse littéraire et la culture générale. Il est aujourd’hui écrivain et scénariste. Ses romans ont été récompensés par de nombreux prix littéraires nationaux et internationaux. En 2013, le prix Goncourt lui est décerné pour Au revoir là-haut, premier volet de sa trilogie Les Enfants du désastre (Au revoir là-haut, Couleurs de l’incendie, Miroir de nos peines). En 2018, il a reçu le César de la meilleure adaptation avec Albert Dupontel pour ce même roman. (Source : Éditions Calmann-Lévy)


Image de Henri-Charles Dahlem

Henri-Charles Dahlem