portrait de la romancière Corinne Royer
Avec sa maestria habituelle, l’auteure Corinne Royer mélange mots pensés et repensés et narration complexe.

La scientifique Marthe Gautier, la « Découvreuse reniée », est à l’origine du chromosome surnuméraire de la trisomie 21. Mais c’est un homme, Jérôme Lejeune qui en retire gloire et reconnaissance. A travers “Ce qui nous revient “, la romancière Corinne Royer remet en lumière le mérite et l’estime d’une femme.

couverture du livre "Ce qui nous revient" de corinne royerCe qui nous revient
Corinne Royer
Actes Sud, 272 pages, 21 euros
Parution en librairie le 2 janvier 2019

Ce qui nous revient ” raconte l’histoire d’une dépossession, d’un dépouillement, d’une spoliation, d’une privation de soi.

C’est l’histoire d’une dépossession, d’un dépouillement, d’une spoliation, d’une privation de soi. Louisa, alors doctorante en médecine, avec sous le bras 441 grammes, ” le poids de 21 âmes ” vient remettre un manuscrit à la sagacité de Marthe Gautier. La dame d’un certain âge est « la Découvreuse oubliée », 40 années consacrées à la recherche, la pédiatrie, la cardiologie. Avec sa maestria habituelle, l’auteure Corinne Royer mélange mots pensés et repensés et narration complexe. Les histoires de Louisa et de Marthe vont se mêler dans un va-et-vient incessant où s’invente une arborescence linguistique. On retrouve Louisa à 10 ans. Passionnée d’expérimentations sauvages, elle voit sa mère Elena soprano partir pour trois jours. Retour dans trois jours. Elle doit avorter, l’amniocentèse a révélé une anomalie de la trisomie 21. Ni l’enfant ni son père Nicolaï Gorki ne la reverront. Il lui écrira « c’est d’une tristesse infinie, ce que tu as fait de nous ». Des années plus tard, les retrouvailles imprévues actent une réconciliation baignée de chagrin et de peine.

Sous l’Occupation, Marthe rejoint sa sœur Paulette, interne à Gustave-Roussy ; l’aînée mourra d’une balle perdue. Après cette disparition, elle réussit l’internat des Hôpitaux de Paris peu féminisé en cette période d’après-guerre, soutient sa thèse en cardiologie pédiatrique sous la direction de Robert Debré. C’est elle et Paulette qu’elle incarnait  un “double sang dans un seul cœur ” . Elle remplit sa dette. Dans un laboratoire de fortune à l’hôpital Trousseau, après un voyage à Harvard où elle apprend l’acquisition des compétences en cultures cellulaires, elle met en évidence l’existence du chromosome surnuméraire de la trisomie 21. En 1959, suite à des petits arrangements entre amis – le professeur Turpin et son élève Jérôme Lejeune – celui-ci est déclaré découvreur de la trisomie 21. Une paternité usurpée, Marthe est déshéritée. Un vol de conscience et d’éthique qu’elle consigne dans son cahier couleur sang d’encre.

Avec “Ce qui nous revient ” , la scientifique Marthe Gautier est justement réhabilitée.

La romancière procède par énigmes comme les tâtonnements qui mènent à une exploration. Rien n’est dit frontalement, de façon linéaire, son écriture creuse un sillon sous la terre entre les iris et les herbes folles, traverse l’écorce d’un hêtre pleureur. À l’instar de Rosalind Franklin, Esther Lederberg, Jocelyn Belle, Marthe Gautier est victime de l’effet Matilda en référence à la militante féministe américaine Matilda Joslyn Gage qui avait remarqué à la fin du XIXe siècle  que des hommes s’attribuaient la pensée scientifique et intellectuelle des femmes. Marthe se voit en miroir dans le portrait de Louisa ; avec ses pages manuscrites, elle lui apporte une réparation de l’oubli. Comme l’écrit la scientifique dans son cahier « en lieu et place de la chose soustraite, vient se loger un corps étranger qui nous dévore ». Avec “ Ce qui nous revient ” , Marthe Gautier est justement réhabilitée. Les dernières pages de ce roman où la langue écrite fait vivre des sentiments fulgurants vont dévoiler le secret de Louisa. Marthe, Louisa, Elena, les trois visages d’une même femme. Les trois présences d’une même lignée de femmes. L’histoire et la fiction, un combat pour donner du sens ou quand la domination masculine réécrit le cours de l’histoire scientifique.

*Janvier 2019 marque le soixantième anniversaire de la découverte du chromosome surnuméraire de la trisomie 21.

Entretien. CORINNE ROYER : “L’ÉCRITURE EST UN JARDIN SECRET, C’EST EXPIATOIRE”

couverture du livre la vie contrariée de louise, de corinne royerÀ l’occasion de “ La Vie contrariée de Louise ” , Corinne Royer nous avait accordé un entretien le 18 mai 2012 (1). Rencontre avec une auteure qui revient sur un épisode oublié de l’histoire : comment les habitants du Chambon-sur-Lignon ont protégé et sauvé 3500 juifs.

Entretien réalisé par Virginie Gatti

À quoi reconnaît-on la nature d’un roman ? La ligne directrice des causalités ? L’omniscience du narrateur ? Corinne Royer plaide pour la conviction de ses personnages. Ce sont à la fois les garants – des témoins irrécusables – et les limites de son récit avec lesquels elle va passer un contrat moral. “Un travail d’équilibriste ” , selon les mots de l’auteure, qu’elle n’a eu de cesse de mettre en œuvre tel un artisan acharné.

portrait de la romancière Corinne RoyerVous placez votre roman en terre protestante aux confins de l’Ardèche et de la Haute-Loire, le Chambon-sur-Lignon, qui a protégé 3500 juifs. Un épisode de l’histoire de l’Occupation peu connu, hormis des historiens.

Corinne Royer. Ce qu’il y a d’intéressant dans cette histoire particulière, c’est que ce n’est ni la collaboration, il y a eu beaucoup de choses écrites et dites sur la collaboration, il y a eu beaucoup de choses écrites et dites aussi sur la résistance armée, mais c’est ce qu’on nomme seulement maintenant  cette troisième voie et qu’on appelle la résistance civile.  C’est important de bien resituer le contexte historique, car même certaines personnes qui ont lu le livre ont du mal à faire la différence entre la résistance armée et cette résistance civile.  C’était un refus d’obéissance à la fois aux ordres de Vichy et à la fois à l’occupant qui se traduisait par exemple, quand un ministre de Vichy venait, eh bien, la mairie était fermée, les micros ne fonctionnaient pas ou quand on venait recenser les enfants juifs à l’école cévenole, on ne remplissait pas les registres.

Vous faites d’ailleurs allusion au pasteur Trocmé qui invite à la désobéissance civile face à l’occupant allemand.

Corinne Royer. J’ai lu beaucoup de prêches des pasteurs de l’époque du village du Chambon. L’histoire du Chambon s’est répercutée sur tous les villages avoisinants, ce qu’on a appelé le Plateau.  Donc, il y avait d’autres pasteurs, mais effectivement, le pasteur Trocmé était le fer de lance de cette mobilisation, de cet engagement. Les discours étaient extrêmement virulents, extrêmement forts, extrêmement puissants, avec une force de conviction assez incroyable.

Comment avez-vous travaillé le thème de la mémoire ?

Corinne Royer. Quand j’ai commencé l’écriture du roman, ce que j’appréhendais, c’était m’approprier cette histoire qui avait existé et placer dans mon roman des personnages qui avaient réellement existé mais sans dénaturer leur personnalité, sans dénaturer ce qu’ils auraient pu dire ou ce qu’ils auraient pu faire, sans être non plus un simple récit de faits qui se sont réellement passés. Car même si les personnages de la partie historique ont existé, ce qu’il leur arrive dans mon récit est totalement romancé. Je me suis longtemps questionnée, cela a été très compliqué à résoudre. J’ai lu beaucoup d’ouvrages, j’ai regardé à peu près tous les films qui avaient été faits sur ce sujet-là, je me suis vraiment imprégnée des travaux d’historiens, de sociologues, puis j’ai commencé mon travail d’écriture, notamment la partie historique, donc de façon solitaire. Cela me laissait une certaine marge de manœuvre pour romancer les événements et les intégrer à l’histoire contemporaine du roman. Et c’est seulement après avoir écrit une première version que j’ai fait relire la partie historique à l’historien Gérard Bollon, spécialiste de l’histoire du Chambon-sur-Lignon, à Vincent  Nouzille, qui a fait cette magnifique biographie de Virginia Hall, l’espionne américaine qui est présente dans le roman. Mon souci était ce que j’appellerai un contrat moral avec les personnages vrais, encore une fois de ne pas avoir dénaturé ni ce qu’ils auraient pu dire, ni ce qu’ils auraient pu faire pour leur laisser leur véritable identité. Bon but aussi était d’écrire un roman qui soit une porte ouverte sur l’histoire, qui puisse « plaire » aux générations d’aujourd’hui. Je tenais à ce que cela reste un roman moderne avec un certain suspens. Et là, c’était un travail d’équilibriste.

Il faut situer le cœur du roman. En pleine guerre, Louise rencontre Franz, un officier Allemand. De cette union naît un enfant. Vouliez-vous abordez le thème du mauvais héritage, de la honte de soi ?

Corinne Royer. Il y a quelque chose de cela quand le personnage principal, James Nicholson, un Américain du Dakota,  arrive au village et qu’il apprend le décès de sa grand-mère Louise, il se sent responsable de sa mort alors qu’il n’y est pour rien, c’est un concours de circonstances. Louise décède le jour de son arrivée. Mais il porte déjà le poids de ce semblant de culpabilité. Ce qui m’a frappé pour écrire ce roman, c’est le nombre d’enfants qui sont passés par le village et qui n’ont découvert leur histoire que vers l’âge de 30 ou 40 ans. Donc, ils découvrent qu’ils sont juifs à cet âge-là, qu’ils étaient nés dans ce village, que leurs parents avaient été protégés. C’était découvrir que toute sa vie, on s’est cru quelqu’un d’autre, forcément on se sent dans une sacrée ambiguïté par rapport à l’histoire familiale qu’on s’est appropriée. De même, lorsque James Nicholson vient pour la première fois dans le village, il vient d’apprendre l’existence de cette grand-mère de France et il se sent lésé sur son legs familial.

Apollinaire disait : On transporte toujours le cadavre de son père sur son dos ; James Nicholson porte la faute de sa grand-mère.

Corinne Royer. Quel que soit l’histoire qu’il va découvrir, quel que soit l’héritage – positif ou négatif – le fait de découvrir cet héritage à cet âge-là, est un énorme poids sur ses épaules.

Comment faites-vous pour écrire l’effroi ?

Corinne Royer. Concernant le travail d’écriture, c’est un roman où j’avais énormément travaillé en amont, c’est-à-dire que j’avais fait un plan, j’avais construit mon texte, j’avais toute mon histoire en tête, une fiche pour chacun de mes personnages, j’étais une élève tout à fait appliquée et je crois sincèrement que je n’ai pas pu tenir plus de 6 pages. Au bout de la 7epage, mes personnages qui devaient vivre sont morts, ceux qui devaient mourir sont restés vivants, j’ai écrit de nouveaux personnages, j’en ai enlevé, donc j’ai très vite oublié le plan et la structuration stricte que je m’étais imposée initialement. Ce qui m’emporte moi dans le récit, c’est l’écriture mais au sens strict du terme, ce sont les mots, c’est la musicalité d’une phrase qui va faire qu’on tombe ou qu’on ne tombe pas dans l’escalier. Je suis prête à sacrifier un travail de longue haleine pour me laisser emporter par la musicalité d’une phrase  tout en essayant de ne jamais faire de surenchère  émotionnelle ni sentimentale. L’émotion marche dans ce roman, mais les choses sont décrites assez froidement.

Le Nouveau Roman déconstruisait la narration, il n’y avait pas de personnages, pas d’histoires, et vous, vous avez été rattrapée par des personnages auxquels vous n’aviez pas pensé.

Corinne Royer. Tout à fait. Par exemple, au départ, le personnage de Pierre était insignifiant, il avait sa petite scène comme au théâtre. J’étais alors en pleine écriture du roman, j’étais à un feux rouge et j’ai vu un personnage qui promenait son chien dans un petit village et je me suis arrêtée au feux rouge, j’ai mis mes warnings et je n’ai pas pu m’empêcher d’aller voir ce personnage, je me suis assise sur un banc public et je l’ai observé pendant une demi-heure et je me suis dit : c’est Pierre. J’ai regardé ce gars promener son chien, parler tout seul, il avait un livre dans sa poche, il l’a sorti. Cette rencontre de visu dans la vie a nourri mon personnage dans le roman, ce qui n’était pas du tout prévu au départ.

Dès le début, le personnage principal est consumé par un mal, une bête qui le ronge ? De quelle nature est ce monstre ?

Corinne Royer. C’est surtout présent au début, puis cela revient ponctuer le roman à plusieurs endroits, cette bête, c’est l’Oubli. C’est dit, enfin c’est suggéré, à un moment du récit, mais sans s’attarder dessus. Tous les personnages centraux sont tous en quête identitaire. Ils ont tous perdu une partie de leur mémoire ou cherchent tous à se constituer une mémoire. Ils luttent tous contre cette bête, nommée Oubli.

Cette bête pourrait aussi représenter le sentiment de culpabilité, de remords à l’image des Mouches de Sartre ?

Corinne Royer. Il y a cette allusion, il y aussi l’allusion au cancrelat kafkaïen.

L’un de vos personnages apprend la Genèse. Chacun de vos livres est-il toujours un premier livre ? Doit-on toujours apprendre à écrire ? 

Corinne Royer. C’est une question difficile. Antoine donne la Genèse à Gerlou, le serveur du bar le One Toutou  et qui voudrait séduire une jeune fille du village, mais qui un jour lui a dit qu’il devrait d’abord apprendre la Genèse. On sait, on sent, bien évidemment dès le début, qu’il n’y parviendra jamais. Mais oui, le roman est monté comme le premier jour, le deuxième jour, le troisième jour. Il y a ce parallélisme assez fort avec la Genèse et pour répondre plus clairement, je ne sais pas si c’est propre à tous les écrivains, oui, pour moi en tout cas, un nouveau roman est toujours un premier roman. D’ailleurs, c’est mon deuxième roman, mais il est  très différent du précédent, et celui-là est très différent de celui qui va suivre.

Le thème du sacrifice parcourt votre livre. Vous nommez les enfants juifs qui vont être perdus dans la forêt des Petits Poucets qui font référence aux contes pour enfants. Ces contes ont toujours été cruels.

Corinne Royer. Le sacrifice est aussi très prégnant dans la religion protestante. Au-delà du contexte historique, il y a aussi le contexte d’un village protestant. Il y a les Ogres – l’occupant, NDLR–  et les petits Poucets.

Votre roman est-il un conte de la cruauté ?

Corinne Royer. Un conte de la cruauté ? C’est joli, mais c’est une formule ambiguë.

C’est vous qui introduisez cette ambiguïté en sacrifiant ces Petits Poucets…

Corinne Royer. Le terme de conte est assez bien trouvé. Oui, la cruauté est présente dans le roman. J’ai voulu faire quelque chose de très précis par rapport à tout ce qui a été écrit sur le Chambon-sur-Lignon. Tout ce qui avait été romancé autour de cet épisode était toujours très idyllique, on avait présenté cet endroit comme quelque chose de magique, tout s’était passé justement à l’abri de la cruauté, à l’abri des déviances humaines. Mais depuis deux ou trois ans, les historiens commencent seulement à parler de rafles qui ont eu lieu au Chambon. La rafle de la Maison des roches où 18 enfants ont été emmenés et où la plupart sont morts dans les camps. Il y a eu des arrestations, des professeurs du collège cévenol qui ont été arrêtés, fusillés. Je voulais aussi donner plus de poids à cet engagement, dire que cela n’a pas été facile, que cela a été un combat de tous les jours. Le parti pris de ce roman est de dire que même si ce village a sauvé des milliers d’enfants, il a vécu la guerre avec toute la cruauté, tout l’obscurantisme de la guerre.

Lorsque Louise a 17 ans,  elle va vivre dans une cave et écrire sur un Cahier rouge. L’écriture peut-elle sauver de la solitude, de l’abandon, de la peur, de la nuit et de la guerre ?

Corinne Royer. Il y a également le thème de l’identification qui est très présent. Il faut imaginer un petit village de campagne avec un climat rude, on est à 1000 mètres d’altitude au Chambon-sur-Lignon. En 1943, il y avait 2900 habitants, 500 habitants seulement dans le village, le reste était des fermes éparpillées. Il y avait entre 3500 et 4000 enfants juifs qui sont passés dans le village, qui habitaient dans des pensions ou dans des fermes, chez l’habitant. Quant aux enfants du village, qui eux n’étaient pas en prise directe avec la guerre puisque c’était zone libre pendant tout le début de la guerre, ils s’identifiaient avec les enfants juifs qui venaient de l’Europe. Avec des récits totalement extravagants qui les transformaient parfois en héros et c’était fulgurant pour ces enfants du village d’entendre ces récits-là. Une autre identification quand Louise décide de s’enfermer dans la cave, elle s’identifie à Niels, le jeune enfant juif protégé par sa propre famille. Pourquoi quand elle est dans cette position-là, ressent-elle la nécessité, le besoin d’écrire : Louise a 17 ans, dans  affres de l’adolescence, dans un état de questionnements. Quand un romancier, un écrivain fait écrire un de ses personnages, c’est lourd de signification. Pour moi, l’écriture est d’une part une façon d’exprimer des choses que je n’exprimerai jamais autrement,  c’est un jardin secret, un endroit où on peut coucher sur le papier des choses qu’on n’a pas envie de confier à haute voix à quelqu’un, c’est pour moi expiatoire.

Le cahier rouge de Louise est central dans votre roman. Mais son petit-fils, James Nicholson, va le faire lire par Nina, une lectrice, en quelque sorte. Seulement, elle ne lui dira pas toute la vérité, elle va travestir l’histoire en lui cachant la mort des enfants juifs.

Corinne Royer. Elle va avoir des choix à faire. Toute vérité est-elle bonne à dire ? C’est une question qui est posée dans le roman à laquelle je n’ai pas de réponse. Je ne réponds pas, mais cela fait partie des ressorts du livre : il y a un long passage où elle se demande si elle va lui dire la vérité, où elle se questionne, puisque son rôle, c’est d’être cette passeuse de mémoire, puisque c’est à elle que James Nicholson a confié la lecture du Cahier rouge. Elle est là pour répondre à cette quête identitaire de James Nicholson. Et à la fin, elle va faire le choix de ne pas aller au bout de cette démarche, elle va longuement hésiter, mais elle va faire ce choix-là, de la non-vérité.

L’un de vos personnages écrit : « Le ciel perdait les eaux. (…) Un placenta clos qui avait donné naissance à un mort-né. » L’écriture peut-elle s’enfanter elle-même pour donner naissance à un récit ? Et ressusciter des enfants morts ?

Corinne Royer. Le personnage d’Emma Bovary est une romancière ratée, qui n’a jamais accouché d’un chapitre entier. Et qui va partir sur les traces de l’espionne américaine Virginia Hall, en se disant que là, il y a matière à romancer et à écriture. A savoir comment écrire ? Puisque c’est ce que vous me demandez. Lorsque vous parlez de ressusciter des enfants morts, c’est à un moment où la carafe d’eau tombe sur le Cahier rouge et quelque part, pour Nina, c’est un don du ciel. La fin du Cahier rouge ne sera pas lisible, elle n’aura pas forcément à raconter la vérité à James Nicholson, et elle dit cette phrase, le ciel a le pouvoir de ressusciter des enfants morts puisqu’on élimine les dernières pages où on apprend la mort des enfants. Dans cet exemple précisément, c’est d’enlever, de laver l’écriture qui a le pouvoir de ressusciter des enfants morts. D’élaguer.

Quand apparaît Emma Bovy ? Faut-il penser à Emma Bovary ? Chez Flaubert, elle était une héroïne romantique, chez vous, les héros ne sont ni tragiques ni malheureux. Qui sont-ils ?

Corinne Royer. C’est un clin d’œil évidemment. Moi-même, j’ai du mal à dire quels sont les bons et quels sont les méchants. Je ne sais pas. C’est un particularisme, ce n’était pas délibéré, mais il y a une ambiguïté dans tous les personnages. Il y a le fait aussi que ce ne soit pas un roman historique au sens habituel du terme, il y la grande histoire mais il y a toutes les histoires intimes auxquelles je colle au plus près des affres, des questionnements. Forcément, je vais fouiner dans leur intimité, forcément, j’ai envie de dire : on est tous un peu bancal quelque part, on cache plus ou moins, on se maquille, et si on fouille autour des gens qui nous entourent, ils seraient à la fois des héros et des anti-héros.

Vous sondez l’homme et ses entrailles.

Corinne Royer. J’ai voulu être au plus près des troubles mais naturels et humains et sans excès.

Il y a la peur de l’autre, de l’occupant, et cette peur de l’autre peut-elle être, selon vous, une préoccupation littéraire ?

Corinne Royer. C’est un ressort, c’est ce qui conduit les positions philosophiques des gens, mais c’est aussi ce qui conduit leurs réactions physiques la plupart du temps. Et quand on parle du rapport à l’autre, il y a toujours une part de peur de l’autre. C’est pourquoi le thème de la discrimination est présent dans la partie contemporaine du roman. Ce sont des thèmes d’actualité. Aujourd’hui, on pose énormément la question des communautés, il ne faut pas confondre communauté et communautarisme. Dans le roman, on parle d’une communauté protestante, aujourd’hui encore, on parle d’une communauté protestante, et on a l’exemple fulgurant d’une communauté protestante qui a aidé une communauté juive. On a ici l’exemple contraire qu’on essaie d’affirmer aujourd’hui – et au regard d’événements très récents –  que la notion de communauté porterait l’humanité au drame, créant des conflits. Et d’ailleurs cette communauté, il ne faut pas avoir peur du mot, dans ce village, protestante est toujours très active quant à la situation des sans-papiers, par exemple. On a dit que le thème du désert a réuni juifs et protestants, la religion les aurait rapproché d’un point de vue purement religieux, mais je ne crois pas que cela se situe à ce stade. Louise dit : ce sont les Petits Poucets qui sont à sauver. Quand les chiots de sa chienne sont à sauver, elle sauve aussi ces chiots. Ce n’est pas uniquement par une complicité de communautés, c’était plus profond.

Michel Butor est devenu écrivain parce que « le langage est un des aspects essentiels de notre humanité ».

Corinne Royer. Cette idée est confortée par la puissance de la parole dans les prêches que j’ai écoutés. Il y a la voix, le charisme, des gens qui pouvaient emporter, convaincre. Ce qu’il y a d’extraordinaire dans le village du Chambon, c’est qu’il n’y a pas eu de délation. Tout le monde n’était pas d’accord, beaucoup avaient peur, disaient, attention, on en fait trop, on va avoir des problèmes, ce sont nos propres enfants qui vont être emmenés. Beaucoup de villageois se sont élevés au sein de la communauté en disant, il faut calmer le jeu. Mais ceux qui n’étaient pas d’accord, au pire se taisaient. Il n’y a aucun exemple, je ne dis pas qu’on n’en trouvera pas, et pour les historiens qui se sont penchés sur la question, il n’y a eu au Chambon-sur-Lignon aucun exemple de délation. C’était la conspiration du silence.

 

  • “La Vie contrariée de Louise”, de Corinne Royer, Éditions Héloïse d’Ormesson, 231 pages, 18 euros.

portrait de la romancière Corinne Royer

Un roman se construit, se déconstruit, se reconstruit. Dans la confection de son histoire, Corinne Royer a eu à faire avec des personnages imprévus, qui se sont imposés à elle, alors que d’autres mourraient prématurément. Malgré une structuration de son récit au préalable très stricte, cette volonté consciencieuse a volé en éclats. Alors, elle s’est laissée kidnappée par ses anti-héros. L’affaire se passe au cours de la Seconde Guerre mondiale. Un Américain, James Nicholson,  arrive au village du Chambon-sur-Lignon et découvre dans les affaires de sa grand-mère Louise qui vient de mourir un cahier intime, le Cahier rouge. Elle y décrit sa relation avec un officier allemand ; comment la communauté protestante dont elle fait partie, a caché des milliers d’enfants juifs. Le ressort dramatique est un récit dans le récit, il consiste à confier le Cahier rouge à une lectrice, Nina,  qui va le lire à James Nicholson. Lorsqu’elle découvre comment les villageois pour sauver 18 enfants juifs vont les cacher et les conduire à la mort, elle va taire la vérité. C’est de l’écriture de la culpabilité et du mensonge qui conduit l’auteure à écrire la Vie contrariée de Louise. Une vie contredite. Une vie de contrefaçon. 

(1) Entretien à l’Humanité : https://www.humanite.fr/corinne-royer-lecriture-est-un-jardin-secret-cest-expiatoire

Lire: “Lolita”, le sulfureux roman de Nabokovhttps://www.weculte.com/featured/livre-lolita-le-sulfureux-roman-de-nabokov/

 

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