jean luc coatalem
"La part du fils" de Jean-Luc Coatalem a reçu le Prix Jean Giono 2019 (c) Jean-Luc Bertini/Stock

Jean-Luc Coatalem, dans “La part du fils”, se faufile parmi les ombres pour ouvrir un passage dans le temps afin de renouer les fils de son histoire familiale et donner enfin une sépulture à son fantôme de grand-père.

Au fil des pages de “La Part du Fils”, l’on suit la quête de l’auteur, à la faible lueur des indices qu’il amasse pour retrouver une trace et les raisons de l’arrestation de son aïeul. C’est aussi un récit constitutif d’une identité, d’une enquête et d’une quête de soi.

“La part du fils” narre une absence, celle de Paol, le grand-père de l’auteur. Ce dernier dévide la bobine de la mémoire oubliée, s’efforce de dénouer un à un les fils de son histoire, la sienne, qui est aussi un peu la nôtre.

Ce deuil non résolu, qui ne cesse de s’écrire en creux sur un mode traumatique, ce trou dans le réel produit par la perte d’un être mobilise tout le système signifiant ou l’immobilise. Il s’agit alors de se confronter à ce qui n’est plus, ne rien éviter pour permettre un autre nouage. Jean-Luc Coatalem nous livre que sa vocation s’ancre aussi dans ce drame intime “ce manque originel de récit familial, ce trou généalogique a fait de moi un écrivain.”

La part du fils paru chez Stock
“La part du fils” paru chez Stock

Paol est né en 1894 à Brest, il a épousé Jeanne et ils ont eu trois enfants : Lucie, Ronan et Pierre, père de l’auteur. Paol combat durant la première guerre, il connaît l’épouvante des tranchées. Il en revient un peu plus vieux mais sauf. Il officie ensuite en Indochine et n’en conserve que des souvenirs où la guerre est reléguée à un événement qui n’aurait pas eu lieu, une aventure dans une contrée lointaine dont il ne garde que le meilleur, des paysages, des fleuves et des odeurs et le goût de l’ailleurs. Il reviendra pourtant à Kergoat dans son coin de Finistère où il retrouvera les siens. Une vie simple, au gré des jours et du rythme des marrées, jusqu’au jour du 1er septembre 1943 où il est arrêté à Brest par la Gestapo et où sa trace commence à s’estomper.

D’abord enfermé dans les geôles de la prison de Pontaniou, il rejoint ensuite avec des milliers d’autres ombres, le camp de Compiègne, avant ceux de l’Allemagne, Buchenwald, Bergen-Belsen et Dora où ses jours vont s’épuiser avant de l’emporter dans le néant d’une mort anonyme, juste inscrite quelques années plus tard dans la nef de l’église de son village et sur la pierre du caveau familial qui ne le contient pas. C’est de ce néant que son petit-fils va le faire revenir “non pour le faire renaître mais pour lui rendre un peu de son identité.”

Jean-Luc Coatalem dans un passage déchirant évoque la mort de son grand-père, décrite dans une poésie souvent convoquée sous la plume de l’auteur qui console de l’horreur de ses circonstances : “il franchit les rideaux de calicots pour entrevoir dans la transparence du soir la colline, cette colline vibrante et tiède, accueilli alors par son grésillement souverain, il vient de mourir.”

Ce récit très documenté revient aussi sur ces pages noires de l’Histoire, l’anéantissement programmé selon le code terrible : Nuit et brouillard (Nacht und Nebel en allemand) de directives “sur la poursuite pour infractions contre le Reich ou contre les forces d’occupation dans les territoires occupés” en application d’un décret du 7 décembre 1941 signé par le maréchal Keitel et ordonnant la déportation de tous les ennemis ou opposants du Troisième Reich.

L’on suit la quête de l’auteur, à la faible lueur des indices qu’il amasse pour retrouver une trace et les raisons de l’arrestation de son aïeul. Quelle action ? Quel acte de résistance à l’origine de ce destin ? Il apprend que le motif de l’arrestation et de la déportation est ” inconnu” c’est ainsi qu’il est consigné sur la fiche qu’il retrouve, comme un explorateur , après des mois de recherche dans les cavités des archives départementales, cachée dans les anfractuosités d’un classement approximatif. Une fiche dans un dossier et rien d’autre qu’inconnu.

Alors il décide de partir pour l’Allemagne et on l’accompagne sur les lieux des camps, saisi d’effroi avec lui par l’organisation rationnelle et méthodique de l’extermination, ces lieux qui parlent de ce qui jadis s’y perpétrait. Récit poignant, il charrie des images déjà vues mais qui restent des morsures vives dans notre foi en l’humanité. Ces images imprimées dans la conscience collective, de corps décharnées, de trains bondés, de rails menant à la mort et reviennent comme un chant funèbre les vers chantés par Jean Ferrat.

Ils étaient vingt et cent, ils étaient des milliers
Nus et maigres, tremblants, dans ces wagons plombés
Qui déchiraient la nuit de leurs ongles battants
Ils étaient des milliers, ils étaient vingt et cent

Ils se croyaient des hommes, n’étaient plus que des nombres
Depuis longtemps leurs dés avaient été jetés
Dès que la main retombe il ne reste qu’une ombre
Ils ne devaient jamais plus revoir un été

C’est aussi un récit constitutif d’une identité, d’une enquête et d’une quête de soi. Comprendre pour accepter et vivre avec, même sans. Réfuter ce silence assourdissant que lui renvoie ses proches, son père surtout, taiseux, qui ne veut rien à dire, à défaut d’en savoir. C’est son héritage, sa part du fils. Car il est question de filiation, ce fil qu’il faut dénouer pour reprendre l’ouvrage de l’histoire, une maille à l’endroit, une autre à l’envers…Suturer l’absence pour rendre à Paol sa place dans la constellation familiale.

Récit de parole et de vie ravivée, comme une flamme qui manque de s’éteindre à chaque courant d’air de l’oubli

  • Jean-Luc Coatalem“La part du fils” chez Stock, 272 pages.

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Jean-Luc Coatalem, la bio

jean luc coatalem

Jean-Luc Coatalem, né à Paris en 1959, est journaliste et écrivain français, d’origine bretonne, il passe son enfance en Polynésie et son adolescence à Madagascar. Il  travaille d’abord dans l’édition puis collabore à Grands ReportagesFigaro Magazine, Vogue et Géo, où il est nommé rédacteur en chef adjoint. Après des livres essentiellement sur le voyage, il aborde une écriture plus intimiste. Il faut se quitter déjà, paru en 2008, est une errance mélancolique et amoureuse, entre Buenos Aires et MontevideoLe Dernier roi d’Angkor, inspiré de la difficile adoption d’un orphelin cambogdien, évoque la déchirure d’avec un passé aboli.

Après Le Gouverneur d’Antipodia, huis-clos austral, il publie Nouilles froides à Pyongyang, récit de voyage effectué sous la dictature de Kim Jong. Il est suivi de Fortune de mer, polar poétique qui se déroule à Ouessant et du roman Mes pas vont ailleurs consacré à l’écrivain Victor Segalen pour lequel il a obtenu le Prix de la Langue française et le Prix Femina essai. Au cours de sa carrière, Jean-Luc Coatalem a reçu une dizaine de prix littéraires, dont le prix des Deux Magots en 2002 pour le récit Je suis dans les mers du Sud (Grasset). Il a également remporté le Femina de l’essai en 2017 pour Mes pas vont ailleurs (Stock). Son dernier livre La part du fils est paru le 21 août 2019 chez Stock.

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