Mathilde Desaché : liaisons dangereuses à Venise

Mathilde Desaché
Mathilde Desaché publie son premier roman "Le Sigisbée" © Photo DR

Le Book Club de We Culte/Mathilde Desaché. Saluons d’emblée l’audace de Mathilde Desaché qui n’a pas hésité, pour son premier roman Le Sigisbée, à sortir des chemins battus pour s’engager dans un genre littéraire plutôt rare, le roman épistolaire. Avec une jolie plume et en conjuguant l’amour au pluriel.

Mathilde Desaché publie « Le Sigisbée » et renouvelle le roman épistolaire avec maestria

Mathilde Desaché : « Le Sigisbée »

Ce Sigisbée commence en 1813 par une lettre écrite depuis son couvent par la narratrice, une certaine Caterina Contarini Querini. Depuis Venise, elle écrit à Giulia, la fille qu’elle vient de retrouver après une longue quête : « Je suis votre mère. Vous êtes mon enfant perdue depuis quinze ans. » Pas de détours. Juste cette vérité brutale qui pose les fondations d’une histoire bouleversante.

La jeune femme raconte à sa fille les circonstances de sa disparition. Giulia a été enlevée par François de la Motte, l’un de ses deux pères. Car avant que Napoléon ne précipite la chute de Venise, la Sérénissime brillait par ses fêtes et son esprit libertin. Caterina passait allègrement des bras de son époux Giovanni Querini à ceux du jeune Français choisi comme sigisbée.

C’est là toute l’originalité de ce récit. Le sigisbée était cette institution bien particulière de l’Italie du XVIIIe siècle : un chevalier servant d’une dame, choisi par son mari, qui s’engageait à l’assister et à l’accompagner en toutes circonstances. Il palliait ainsi les absences, ou parfois l’indifférence, de l’époux.

Giovanni a fait entrer le loup dans la bergerie. « François est arrivé à Venise peu après la mort de Marco et lui seul m’a comprise », confie Caterina. Le mari pensait offrir à son ami d’enfance un guide pour découvrir la ville. Il lui offrit bien plus. « J’aimais Giovanni. J’aimais François », écrit-elle sans détour. Un ménage à trois s’installe, qui dans la ville de Casanova ne pose guère de problèmes.



Mais tout s’effondre le jour où François enlève la petite Giulia. Caterina trouve refuge au couvent de San Zaccaria. Les années passent. La mère n’oublie pas. Elle mandate Henri Beyle – qui ne signe pas encore Stendhal – pour retrouver sa fille. L’écrivain-messager finira par retrouver la trace du ravisseur. Avant de succomber aux charmes de la destinataire des courriers maternels.

C’est par la force des mots que Caterina doit tout reconquérir. Persuader sa fille de la véracité de son histoire. Lui ouvrir son cœur. Tenter de la gagner à sa cause. « Écrivez-moi », supplie-t-elle. La mère veut tout savoir : « Où avez-vous grandi ? Avez-vous été heureuse toutes ces années ? Connaissez-vous l’amour ? Et compter, savez-vous bien compter ? Il est important de savoir compter. »

Une question tout sauf triviale. Car son malheur vient des dettes accumulées par son mari. « J’ai couru après l’argent comme d’autres courent après leur amant, avec avidité et désespoir. En secret, honteuse, fidèle. Il semblait me fuir comme un patricien fuirait une jeune massara engrossée au visage marqué par la petite vérole. (…) Si Giovanni n’en avait pas accumulé d’autres en Espagne, le scandale n’aurait pas éclaté. »

Mathilde Desaché renouvelle le roman épistolaire avec maestria. Après Choderlos de Laclos et ses Liaisons dangereuses, elle emprunte à son glorieux aîné tout en y ajoutant une touche de modernité, à la Jules et Jim. Son style épouse les méandres du XVIIIe siècle vénitien, quand « on donnait la primauté à la beauté sur les règles, les usages et même l’utilité ». Une ville de « touches de couleurs diluées, des éclats de lumière, des scènes aux contours flous, comme dans un tableau de Guardi ».

La correspondance s’étale sur près de quinze années. Elle nous permet de découvrir jusqu’où iront la quête et l’obstination de Caterina. Un premier roman qui augure de bien belles choses à venir.

Henri-Charles Dahlem

  • Le Sigisbée Mathilde Desaché. Éditions Finitude. Premier roman. 160 p., 18 €. Paru le 9/01/2026

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A propos de l’autrice

Mathilde Desaché © Photo DR

Mathilde Desaché a grandi au Japon. À douze ans, elle remporte son premier prix littéraire avec une nouvelle publiée dans Okapi. Après quelques détours par le monde de l’entreprise et l’Éducation nationale, elle tient aujourd’hui une maison d’hôtes en bord de Loire. (Source : Éditions Finitude)


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Henri-Charles Dahlem