Timothée de Fombelle ou la résistance par les mots

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Timothée de Fombelle signe "La vie entière": un roman où la littérature devient un acte de résistance intime © Photo Chloé Vollmer

Le Book club de We Culte. Timothée de Fombelle, connu pour ses romans jeunesse, signe « La vie entière », son premier roman en littérature blanche de Gallimard. Un texte bref, intense, bouleversant. L’histoire d’une femme qui, durant la Seconde Guerre mondiale, invente sa vie pour ne pas mourir de peur. Un petit bijou.

Timothée de Fombelle publie « La vie entière » : Dans ce roman la littérature devient un acte de résistance intime

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Timothée de Fombelle : « La vie entière »

C’est l’histoire de Claire, une jeune femme de dix-sept ans. Durant les journées sombres de la Seconde Guerre mondiale, elle devient dactylo et très vite s’engage dans la Résistance. Sur sa machine à écrire, elle tape des textes clandestins pour celui qui se fait appeler Blanche. Pendant des mois, elle transmet les messages, elle participe activement à las lutte, elle tombe amoureuse de Blanche, sans le lui dire.

Mais un soir, il n’est pas au rendez-vous. Et c’est la peur qui la gagne. Elle se cache dans son appartement, craignant son arrestation. Durant cette attente dans l’angoisse, elle tape sa machine à écrire. « C’est une machine à écrire Royal avec quarante-neuf touches. Elle fait cette nuit sous mes doigts un bruit de machine à coudre, ou de mitrailleuse bien graissée. »

Voilà l’arme de Claire. Pas un fusil, pas une grenade. Des mots. Des phrases qui s’enchaînent dans l’urgence. « Je sais pourtant qu’il ne faut rien écrire. Ne laisser aucune trace derrière moi. Quitter l’appartement. Disparaître s’il ne vient pas. C’est la règle. Mais je reste là. »



Elle reste et elle écrit. Elle couche sur le papier tous ces petits détails, ces moments de vie dans l’urgence. Les bruits et les odeurs, les enfants qui jouent sur la plage, le plaisir d’un rayon de soleil qui glisse sur un visage, les joies simples d’une vie de famille.

L’enfant qui s’appellerait Paul ou Simon. Les vacances en train fin août. L’hôtel de sept chambres avec sa pancarte « le sable reste sur la plage ». Le patron avec son torchon à la ceinture. La dame seule qui a un chien très calme. Le couple qui fait des belotes dans le salon.

Tout est là, palpable, vivant. Les draps suspendus aux fenêtres les matins d’été. L’odeur du vin. La corbeille de pain. La porcelaine qui tinte. « Devant moi ses mains sur la nappe, les boutons défaits de ses manches. Je le regarde par en dessous, sans lever la tête. »

Le récit mêle cette vie rêvée aux souvenirs qui l’ont marquée, aux rencontres qu’elle a faites. Avec Blanche qui ne vient pas, avec Émile, encore enfant, qu’elle accompagne à la gare et qui sera un précieux messager ou encore avec Rosine, dont les talents de faussaire font merveille.

N’oublions pas le voisin qui la guette et dont elle craint qu’il ne la dénonce. « Je ne mets pas les premiers jours au début. Je prends les souvenirs au fond du chapeau. J’ai les yeux bandés. Je plonge la main au hasard. »

Une force vitale sourd de toutes les pores de sa peau. Un désir intense de vivre anime la narratrice. « J’ai des souvenirs d’avance. Je les écris dans le désordre, très vite, pour rester vivante. Quand ils n’ont pas encore existé, je les invente. »

Elle invente même sa vieillesse. Elle se voit conduire lentement, une auto remplie d’enfants sur la banquette arrière. Ils réclament qu’elle raconte. La robe, raconte-nous la robe ! Celle dans laquelle elle cousait des messages secrets. « Je marchais dans les rues de Paris avec ces secrets. Forteresse légère. Il y a du monde sur les trottoirs. Je n’ai pas peur. On me regarde trop pour me voir. »

Bouleversante, cette invention d’une vie de famille allant jusqu’à la vieillesse heureuse. « Les années auront passé. Je reparle de cela avec lui. Tu te souviens ? C’était l’hiver. Tu ne savais pas pour moi. J’ai eu peur cette nuit-là. Tu ne savais même pas que je t’aimais. Tu devais arriver à cinq heures du soir. J’ai attendu jusqu’au matin. »

Dans ce roman la littérature devient un acte de résistance intime. Les phrases sont courtes, soulignant l’urgence et l’intensité du moment. Pas de fioritures. Des mots justes, percutants. Une écriture ciselée qui frappe au cœur. « Je mets ensemble le passé et l’avenir. Je ne fais pas le tri. Je gagne du temps sur la nuit. »

Ce roman bref mais intense est un hymne à l’imaginaire. Avec sa machine à écrire, la jeune femme fait exploser sa prison, oublie la guerre et balaie la peur. Avec la force de ses mots, elle triomphe du malheur. Cet acte de résistance est une victoire. Cette vie rêvée sauve Claire de l’horreur.

Timothée de Fombelle, délaissant la littérature jeunesse, nous offre un petit bijou de poésie, d’émotion intense. Un texte qui tient dans une main mais qui résonne longtemps dans le cœur.

Une nuit d’attente transformée en épopée intime. Une femme qui refuse de se laisser broyer par l’Histoire. Elle écrit pour ne pas disparaître. Elle imagine pour rester vivante. J’ai refermé ce livre avec la certitude qu’il existe des textes capables de nous sauver.

Pour ceux qui habitent Mulhouse et la région, signalons la rencontre organisée par la Librairie 47° Nord le 28 janvier 2026 à 20 h.

Henri-Charles Dahlem

  • La vie entière Timothée de Fombelle. Éditions Gallimard. Roman 80 p. 10 €. Paru le 2/01/2026

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A propos de l’auteur

Timothée de Fombelle © Photo Chloé Vollmer

Né en 1973 à Paris, Timothée de Fombelle passe une partie de son enfance au Maroc et en Côte d’Ivoire. Il fonde une troupe de théâtre dès le lycée, écrit et met en scène des pièces, et cet amour de la dramaturgie ne le quittera pas. Devenu professeur de lettres, il enseigne en France et au Vietnam. En 2006, il signe son premier roman pour la jeunesse : Tobie Lolness. Traduite en trente langues, l’histoire de ce héros d’un millimètre et demi rencontre un succès retentissant auprès du public comme de la critique – il reçoit notamment les prix Sorcières, Tam-Tam, Saint-Exupéry en France, le Marsh Award en Angleterre et le prix Andersen en Italie.

Depuis, les romans jeunesse se succèdent, qui emportent les lecteurs de tous âges dans de grandes aventures, font la part belle à l’imaginaire, à l’émotion et à la poésie, et disent la toute-puissance de l’enfance. Il varie aussi les genres et multiplie les collaborations en créant des albums, un conte musical, une bande dessinée… qui composent une œuvre dont la richesse et la grâce le consacrent comme l’un des écrivains les plus marquants de sa génération. Entre 2016 et 2020, il ainsi été sélectionné cinq ans de suite pour le prestigieux prix jeunesse suédois Astrid-Lindgren. (Source : Éditions Gallimard)


Image de Henri-Charles Dahlem

Henri-Charles Dahlem