Le Book Club de We Culte. Avec Bagarre, Emilia Petrakis signe un premier roman aussi puissant qu’un direct au foie. L’autrice, elle-même pratiquante, plonge le lecteur dans l’univers du Mixed Martial Arts à travers le portrait de Sara Ferreira, combattante de 38 ans. Un récit au plus près du corps et du ring, qui réhabilite un sport souvent décrié en en faisant une véritable école de vie.
Bagarre : Le fait qu’Emilia Petrakis soit elle-même une adepte du MMA, donne au récit la force du témoignage, l’épaisseur du vécu.

Quand elle entre dans la cage, Sara Ferreira sait qu’elle dispute l’un de ses derniers combats. Il est vrai qu’elles sont rares les femmes de plus de 35 ans qui osent affronter une adversaire dans l’un des sports de combat les plus exigeants, le MMA ou Mixed Martial Arts.
Mais Sara est déterminée, elle avance sur son adversaire, essaie de l’acculer contre la grille, de faire jouer son expérience. Ce qui ne va toutefois pas l’empêcher de se faire cueillir bêtement à deux secondes de la fin du ring. Un moment d’inattention, un blanc fatal.
Quand elle se relève, elle a un gros hématome sous l’œil et le vague souvenir de n’avoir pas écouté les consignes de son entraîneur. Il lui faudra toutefois patienter avant de prendre sa revanche car le médecin lui ordonne un mois de repos.
Sa chute a aussi un côté salutaire. Elle va permettre à Sara de se relever autrement, de réfléchir à son parcours. Elle a grandi entre un père venu du Portugal avec lequel elle a coupé les ponts, et une mère qui se tue à la tâche pour tenter de joindre les deux bouts.
Pour fuir l’ambiance lourde au sein du foyer, elle a suivi un ami à la salle de boxe et prend goût au noble art. En quelques années elle accumule les médailles avant l’officialisation du MMA en France en 2020. C’est désormais à cette discipline qu’elle va se donner, corps et âme.
Emilia Petrakis ne se contente pas de raconter une histoire de combat. Elle nous fait découvrir une discipline dans toute sa complexité, sa rigueur, ses règles, son éthique.
Loin des clichés de violence gratuite qui collent à la peau du MMA, l’autrice montre un sport exigeant qui demande tactique, intelligence et maîtrise de soi. « T’écoutais rien dans la cage. On a dit quoi ? On boxe intelligent. On fait pas la bagarre », répète Joh, l’entraîneur de Sara. Cette phrase résume tout : le MMA n’est pas la bagarre, justement. C’est un art martial qui se construit sur la discipline et le respect.
Joh, précisément, occupe une place centrale dans le récit. Il a très vite senti le potentiel de Sara et l’a soutenue dans les bons, mais aussi les mauvais moments. C’est lui qui aura l’idée de la faire entraîner les féminines du club et lui permettre ainsi de transmettre ce qu’elle a appris.
Le fait qu’Emilia Petrakis soit elle-même une adepte de ce sport donne au récit la force du témoignage, l’épaisseur du vécu. On sent dans chaque description de combat, dans chaque évocation de la sueur, de la fatigue, de l’adrénaline, une connaissance intime de ce monde. « Elle cherche les traces du combat. Vérifie qu’elle n’a pas de marques trop visibles. Si, l’œil droit est gonflé. Elle aura probablement un cocard demain. »
La primo-romancière a eu la bonne idée d’intégrer en interlude dans le roman les confidences recueillies auprès d’autres pratiquants du MMA. Ces témoignages, comme celui de Patrick « The Belgian Bomber » – « Je me suis forgé par les défaites. On est pas des super-héros, on est pas des surhommes » – apportent une respiration au récit.
Un bon moyen de découvrir la diversité des parcours et des motivations, mais aussi la belle solidarité qui se dégage de ce groupe. Chacun y cherche quelque chose de différent : une revanche sociale, un dépassement de soi, une famille de substitution.
Sans le savoir, Sara devient un modèle, notamment pour Amandine qui entend suivre sa voie. Cette transmission, qui se fait presque malgré elle, constitue le cœur battant du roman.
Sara ne cherche pas à être un exemple, elle veut juste continuer à se battre. Mais son courage, sa ténacité, sa capacité à se relever après chaque défaite, inspirent celles qui la regardent.
Les phrases sont courtes, percutantes, comme des uppercuts. « Bam bam bam. Ça passe. » Mais entre ces instants de pure action, l’autrice glisse des moments de grâce : « Son corps comme une machine de guerre qui commence à rouiller. » Cette langue précise et sensible parvient à rendre compte de l’intensité physique du combat tout en conservant une dimension littéraire.
Ce premier roman frappe fort, mais réussit aussi à insuffler de la poésie dans un univers où on ne l’attend pas. Des valeurs telles que l’entraide, la solidarité, le courage, la ténacité, mais aussi l’apprentissage et la transmission y forment un camaïeu d’humanité.
On referme ce livre avec l’envie de suivre Sara dans ses prochains combats, qu’ils aient lieu dans la cage ou en dehors.
Henri-Charles Dahlem
- Bagarre Emilia Petrakis. Éditions Les Avrils. Premier roman. 220 p. 20 €. Paru le 12/02/2026

- Retrouvez cet article ainsi que l’ensemble des chroniques littéraires de Henri-Charles Dahlem sur le site Collection de livres
A propos de l’autrice

Emilia Petrakis vit en banlieue parisienne. Elle écrit de la poésie et pratique le Mixed Martial Arts en compétition amateure. Avec Bagarre, son premier roman, elle livre une réflexion sensible et énergique sur l’émancipation par le sport, et offre un hommage bouleversant, loin des clichés, à une communauté méconnue. Un texte actuel sur la volonté, la solidarité, les dernières chances et les premières fois. (Source : Éditions Les Avrils).





