Emmanuelle Heidsieck : Bâtir sur les ruines du néolibéralisme

Emmanuelle Heidsieck
Emmanuelle Heidsieck publie "Depuis la nuit des temps" : un roman d'anticipation qui ausculte les ruines du néolibéralisme depuis l’an 2078, après "L’Effondrement" (c) photo DR

Le Book Club de We Culte. Avec Depuis la nuit des temps, Emmanuelle Heidsieck ausculte les ruines du néolibéralisme depuis l’an 2078, après « L’Effondrement ». Un roman d’anticipation, certes, mais c’est son regard rétrospectif sur la fin du XXe et les débuts du XXIe siècle qui lui donne toute sa saveur. En espérant que les hommes seront assez sages pour qu’il conserve son côté fictif.

Emmanuelle Heidsieck : Son œuvre mêle recherche littéraire et urgence politique. Elle ne se contente pas de raconter des histoires, elle nous alerte. Et elle le fait avec une intelligence formelle remarquable.

Emmanuelle Heidsieck : « Depuis la nuit des temps »

« Nous sommes en 2078, dans une zone du sud de la France, en Provence, près du lac de Sainte-Croix. Dans les années 2030 et 2040, le pays a été dirigé par un dictateur d’extrême droite qui a pris le pouvoir à la suite d’un coup d’État militaire. Puis, une période d’émeutes, de révoltes, de guérillas urbaines et, pour finir, de guerre civile a sévi dans l’ensemble de l’Union européenne. (…) Les pertes humaines se comptèrent en dizaines de millions, un chaos supérieur à celui de la seconde guerre mondiale qui, déjà, avait fait près de soixante millions de morts. (…) On appela ces tragiques affrontements « L’Effondrement ». Cela dura presque vingt ans, jusqu’à épuisement des hommes et des munitions, comme on dit. » Un récit dystopique ? Pas exactement. Plutôt une archéologie du présent menée depuis un futur en ruines.

Dans la Bourgade-du-Lac, les survivants tentent de rebâtir une société sur des bases nouvelles. Frugalité, partage, entraide. Ils vivent dans d’anciennes fabriques réhabilitées, cultivent des potagers, organisent des repas collectifs intergénérationnels.

Et pour ne pas répéter les erreurs du passé, ils lancent un « Projet de recherche » : interroger les plus-que-centenaires, ces vieillards étonnamment alertes qui ont connu le monde d’avant.

Tracy, jeune enquêteur au prénom tiré d’un grand panier rassemblant l’âge d’or hollywoodien (toute la bourgade a choisi ses prénoms par tirage au sort), rencontre Antoine Rougemont. Cent vingt-cinq ans, cheveux teints en bleu roi, amateur de joints de cannabis récréatifs et de tours en canoë. Antoine accepte de raconter. Mais ce n’est pas simple de replonger dans ces souvenirs.

L’homme a vécu au sommet de la pyramide sociale. Appartement de 150 m² rue Galilée dans le XVIe, tennis au Tir aux Pigeons, train de vie « indécent » qu’il reconnaît aujourd’hui. Il a été consultant, a développé le département « épargne retraite » d’une compagnie d’assurances. « Vous savez ce que c’est l’ »épargne retraite » ? C’était la formule magique pour ne pas dire « fonds de pension », soit ces fonds placés sur les marchés financiers qui pouvaient s’effondrer en cas de crise financière. On défendait l’indéfendable. »

Le procédé est brillant. En situant son récit en 2078, Emmanuelle Heidsieck peut porter sur notre époque le regard d’une historienne du futur. Tracy et ses compagnons découvrent avec stupéfaction les aberrations du néolibéralisme : les délocalisations, le chômage de masse, la violence au travail, les inégalités croissantes. Ils lisent des essais rescapés de Robert Castel ou Dominique Méda. Mais rien ne vaut les témoignages vivants.

Cary, la compagne de Tracy, interroge de son côté Christine, une ancienne DRH de 132 ans aux cheveux verts golf. Et elle fait une découverte sidérante : dans ce monde-là, les mots disaient systématiquement le contraire de ce qu’ils signifiaient.



« Contrat de sécurisation professionnelle » ? Douze mois maximum. « Plans de départs volontaires » ? Rarement volontaires. « Rupture conventionnelle » ? Rarement conventionnelle. « Plan d’aide au retour à l’emploi » ? Aucune aide, juste du contrôle et des sanctions. « Simplification administrative » ? Démantèlement de la protection sociale. Même le « divorce par consentement mutuel » était un mensonge.

Christine l’a vécu : son mari l’a quittée pour une femme vingt ans plus jeune, elle « aurait voulu lui arracher les yeux et tuer sa maîtresse à bout portant mais son avocat lui recommandait « le consentement mutuel, le consentement mutuel » ».

Cette novlangue des ressources humaines et de l’administration fascine et effraie les enquêteurs de 2078.

Cary note dans ses remarques de méthode : « On peut émettre l’hypothèse qu’il s’agissait d’une peuplade assez sournoise. » L’humour affleure constamment, même dans l’horreur. Quand Tracy croit comprendre que le « Tir aux Pigeons » était un lieu où les Parisiens tuaient les pigeons à la carabine dans la ville, on sourit. Mais cette incompréhension dit quelque chose de notre époque : elle aussi était incompréhensible.

Le style d’Emmanuelle Heidsieck est sec, précis, clinique. Elle alterne les résumés d’entretiens de Tracy avec ses remarques de méthode, les dialogues, les passages narratifs sur l’organisation de la Bourgade. Cette construction en mosaïque crée un effet de distanciation salutaire. On découvre notre monde comme un anthropologue découvrirait une civilisation disparue. Et ce qu’on voit n’est pas beau.

Pourtant, le roman n’est pas désespérant. Les survivants de 2078 ont tiré les leçons. Ils expérimentent la démocratie directe, débattent longuement (parfois trop) pour choisir leurs prénoms, valorisent le consensus. Ils accueillent les centenaires avec bienveillance. La vieillesse n’est plus synonyme d’Ehpad sinistres mais de vie communautaire joyeuse.

Cette douceur contraste avec la violence de l’Effondrement. Emmanuelle Heidsieck ne nous épargne rien : les bombardiers furtifs, les mines antipersonnel, les villes rayées de la carte. Nantes, Metz, Mâcon disparues. Paris à moitié détruite. Des dizaines de millions de morts. Un chaos pire que la Seconde Guerre mondiale. Et la cause de tout cela ? Un coup d’État, un dictateur, vingt ans de guerre civile.

Emmanuelle Heidsieck n’en est pas à son premier avertissement. Dans Il faut y aller, maintenant, elle imaginait déjà les suites d’un coup d’État en France. Son œuvre mêle recherche littéraire et urgence politique. Elle ne se contente pas de raconter des histoires, elle nous alerte. Et elle le fait avec une intelligence formelle remarquable.

Car Depuis la nuit des temps pose aussi la question du langage. Comment se reconstruire après l’effondrement du sens ? Les habitants de la Bourgade l’ont compris : il faut une nouvelle langue. Tracy corrige mentalement les tournures « proscrites » d’Antoine : « intergénérationnel », « part contributive », « récréatif ». Il doit lui donner « un lexique, des indications sur notre langue ». Sinon Antoine va « rester dans son monde, divaguer ».

La société qui se reconstruit a besoin de mots justes. Plus de « PSE » (Plan de sauvegarde de l’emploi) pour désigner des licenciements massifs. Plus de formules qui mentent. C’est peut-être la leçon la plus profonde du roman : pour ne pas sombrer, il faut d’abord se parler honnêtement.

Emmanuelle Heidsieck nous rappelle aussi, non sans humour, qu’une société qui fonctionne est une société qui s’écoute.

J’ai lu ce livre avec un sentiment étrange. De la terreur face à ce futur plausible. De l’admiration pour l’intelligence du dispositif narratif. Et aussi, paradoxalement, de l’espoir.

Si l’autrice imagine un monde qui survit à l’Effondrement, c’est qu’elle croit encore en notre capacité à nous relever. À condition de regarder nos contradictions en face. À condition de retrouver des mots qui disent la vérité.

Voilà un de ces livres qui donnent à penser. Un roman qui nous parle de notre présent en feignant de parler du futur. Un roman qui ausculte les ruines du néolibéralisme avec la précision d’une archéologue et la tendresse d’une humaniste.

Henri-Charles Dahlem


  • Depuis la nuit des temps Emmanuelle Heidsieck. Éditions L’Attente. Roman. 144 p., 14,50 €. Paru le 12/02/2026

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A propos de l’autrice

Emmanuelle Heidsieck © Photo DR

Romancière, Emmanuelle Heidsieck écrit des fictions où se mêlent recherche littéraire et questions socio-politiques. Ses romans s’intéressent au modèle social et à son démantèlement sous divers angles, dessinant en filigrane les trajectoires de personnages récurrents. Elle a été membre du conseil d’administration de la Société des gens de lettres (SGDL) de 2015 à 2019, où elle fut responsable de la commission des affaires sociales. (Source : Éditions L’Attente)


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Henri-Charles Dahlem