« L’Insulation -Nouvelles de Singapour » : Une île bien étrange

l'insulation
"L'Insulation -Nouvelles de Singapour" : La romancière Julie Moulin confirme sa voix singulière avec ce recueil de quinze nouvelles qui nous décentrent, nous bousculent, nous enchantent © Photo Coline Sentenac

Le Book club de We Culte. En 2020, la romancière Julie Moulin s’installe à Singapour. Si sa situation d’expatriée ne s’ouvre pas sous les meilleurs auspices – nous sommes en pleine pandémie –, elle lui offre l’occasion d’observer l’île et ses habitants. Tous ses sens sont en alerte et vont venir irriguer « L’Insulation », un recueil de quinze nouvelles.

« L’Insulation » : La romancière Julie Moulin confirme sa voix singulière avec ces quinze Nouvelles de Singapour qui nous décentrent, nous bousculent, nous enchantent.

Julie Moulin s’est fait remarquer par ses deux premiers romans, Jupe et pantalon (2016) et Domovoï (2019). Si elle a choisi un recueil de nouvelles pour sa troisième publication, c’est que ce genre convenait parfaitement à sa situation d’expatriée. Elle s’est installée à Singapour en 2020 et dresse un tableau subjectif de ce petit pays d’Asie. Plus fantasmé que réel, elle y laisse l’imaginaire prend le pas sur le réel.

« Moisissures », la première nouvelle, donne le ton. On y découvre ce qui attend tout nouvel arrivant à Singapour : l’humidité. Plus de 80 % toute l’année. Le cuir moisi. Les sacs, les ceintures, les chaussures se couvrent de champignons tenaces. « Au bout d’un ou deux mois, il fallait tout jeter. »

Pour lutter, la narratrice achète du charbon japonais. Puis des « hippos qui ont soif », ces boîtes en plastique contenant du chlorure de calcium. Elle commande par lot de soixante. Allume la climatisation. Devient végane pour compenser son empreinte carbone.

Mais un jour, derrière un tableau de Hopper représentant une femme seule dans une chambre d’hôtel, elle découvre « un champ bourgeonnant de moisissures, une pellicule cotonneuse allant du bleu roquefort au vert tendre en passant par le marron. » Combat perdu d’avance. L’humidité gagne toujours.



Dans ce recueil où « se côtoient le comique et l’angoisse, le banal et l’insolite, le réel et l’incertitude, voire l’absurde », Julie Moulin ne raconte pas Singapour de manière documentaire. Elle le fantasme, le rêve, l’inquiète.

Dans « Délit de photographie aggravé », on passe du vert au rouge. Le rouge d’un ara qui fascine la narratrice au point qu’elle le photographie malgré l’interdiction affichée chez l’oiseleur. Sa transgression l’entraîne dans une drôle de mésaventure. Le goût de l’interdit affleure aussi dans « Le singe et la noix de coco » et dans « Jules et Germaine », où un policier rencontre une serveuse dans des circonstances improbables.

Avec « Le radio-réveil » et ses digits qui se reflètent au plafond, on accompagne la narratrice dans une nuit agitée. L’objet reviendra dans « Nouvelle genèse », la dernière nouvelle du recueil, créant un écho troublant.

Lors d’une promenade sur la plage surgit « Le naufrage ». Dans le sillage des bateaux qui sillonnent les océans, une petite table en plastique a bizarrement atterri là, amarrée à un palmier. Petit objet, grand symbole. Les détritus deviennent personnages à part entière, indices d’un monde qui dérive.

Au cœur du volume, « L’Insulation », le texte qui donne son titre au recueil, est scindé en deux parties. On y retrouve encore cette montagne de déchets, confrontée aux injonctions et interdictions qui sont légion à Singapour. Car la cité-État règle tout, contrôle tout, interdit beaucoup.

Alternant entre courts textes et nouvelles plus longues, le recueil joue sur les rythmes et les impressions. Entre choses vues et imaginaire. Entre réalisme documentaire et fantastique du quotidien. « Invasions », en fin de volume, fonctionne sur le même registre que « Moisissures » : la découverte inopinée d’un élément perturbateur qui vient tout chambouler.

L’écriture de Julie Moulin sait rendre étrange ce qui paraît banal. Faire surgir l’absurde du quotidien. Ses phrases courtes, percutantes, créent un rythme saccadé qui mime l’étrangeté de l’expérience expatriée.

Ce recueil reflète les années passées à Singapour avec son mari et leurs trois enfants, des « années peu banales, parfois dystopiques, à la fois riches d’enseignement et dramatiques, déconcertantes et prodigieuses. » À Singapour, Julie Moulin apprend « l’impermanence des choses ». Rien ne tient. Tout moisit, se dégrade, disparaît.

Comme elle l’écrit dans ses remerciements : « La vie est étrange et tant mieux. » Cette étrangeté irrigue chaque page de L’Insulation. On y croise des personnages décentrés, bousculés, perdus dans une réalité qui leur échappe. Des expatriés qui tentent de s’adapter mais que l’île transforme malgré eux.

Julie Moulin construit un Singapour mental, intérieur, onirique. Un lieu où l’on ne sait plus très bien ce qui relève du documentaire et ce qui appartient au fantasme. Cette indécision fait tout le charme du livre.

Quinze nouvelles qui nous décentrent, nous bousculent, nous enchantent. Julie Moulin confirme avec L’Insulation sa voix singulière.

Henri-Charles Dahlem

L’Insulation – Nouvelles de Singapour Julie Moulin. Éditions Thierry Marchaisse. Nouvelles. 160 p., 18 €. Paru le 22/01/2026


Retrouvez cet article ainsi que l’ensemble des chroniques littéraires de Henri-Charles Dahlem sur le site Collection de livres.


A propos de l’autrice

Julie Moulin © Photo Coline Sentenac

Julie Moulin, née en 1979 à Paris, a publié deux romans très remarqués, Jupe et pantalon (2016) et Domovoï (2019) chez Alma Editeur. Après des études à Sciences-Po et à l’Inalco, puis plusieurs années dans la microfinance à Genève, elle se consacre à la littérature et anime des ateliers d’écriture. En pleine pandémie, elle déménage avec sa famille à Singapour, où elle lance le podcast littéraire Marcher entre les lignes et écrit L’insulation. Cette expatriation, d’abord synonyme de perte de repères, a fini par devenir un voyage fabuleux, où le comique le dispute sans cesse au fantastique. À partir de juillet 2026, elle reviendra vivre entre Paris et Genève. (Source : Éditions Thierry Marchaisse)


Image de Henri-Charles Dahlem

Henri-Charles Dahlem