Gabrielle de Tournemire : l’amour à l’épreuve du handicap

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Gabrielle de Tournemire publie "Des enfants uniques", son premier roman : une histoire d'amour à l’épreuve du handicap. Photo DR

Le BooK Club de We Culte. Avec « Des enfants uniques », Gabrielle de Tournemire signe un premier roman lumineux en osant s’attaquer à un angle mort de notre société : le droit des personnes handicapées à vivre une histoire d’amour. En suivant Luz et Hector, on prend conscience du chemin qui reste à parcourir par notre société.

Gabrielle de Tournemire : À vingt-sept ans, elle signe une œuvre d’une maturité stupéfiante.

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Gabrielle de Tournemire : « Des enfants uniques »

« Le couple handicapé semblait un couple invalide, nullement un pléonasme parce que le couple était invalide surtout aux yeux du monde, il souffrait d’un manque de validation bien davantage que d’un manque de validité, d’ailleurs dans les formulaires à remplir pour candidater, il n’y avait pas de case « situation matrimoniale ». »

Cette phrase dit tout. Elle vient illustrer le propos de ce roman délicat et courageux, qui prend à bras-le-corps une question que personne ne pose vraiment : et si les personnes handicapées voulaient, elles aussi, aimer et être aimées ?

Hector a treize ans. Il est taciturne, renfermé, habité d’un silence que les autres peinent à traverser. « De la bouche d’Hector ne sortaient que des informations essentielles… parfois des éclairs de sensibilité qui avaient franchi, incontrôlés, l’épaisse barrière séparant ses pensées de sa réalité. »

Luz, que Hector appelle Mouche – et le surnom lui va si bien qu’il restera –, est tout le contraire : impétueuse, débordante, les mots se bousculant dans sa bouche plus vite que les autres ne peuvent les saisir.

Elle se déplace avec difficulté. Lui s’exprime avec parcimonie. Ensemble, ils forment un équilibre improbable et évident. Ils se rencontrent à l’institut médico-éducatif. C’est un coup de foudre immédiat. Et c’est là que tout se complique.

Autour d’eux, les adultes vacillent. Les parents de Luz et d’Hector n’avaient tout simplement pas envisagé cette éventualité. À croire, comme le formule avec une franchise glaçante le thérapeute de la famille, « que le handicapé était condamné à la solitude amoureuse ».

Ils aiment leurs enfants. Profondément. Mais cet amour-là, cette aspiration à partager une vie à deux, les dépasse. Il faut d’abord en accepter l’idée, puis comprendre les enjeux, et enfin inventer, de toutes pièces, les conditions pour la rendre possible. Rien dans leur expérience de parents ne les avait préparés à cela.



C’est Carlo qui change tout. Jeune éducateur spécialisé d’Hector, il incarne à lui seul le chemin que parcourt le lecteur.

Au début, il ne sait pas trop quoi faire de ce garçon bleu foncé, bleu acier, « la couleur du frisson » – car Carlo pense en couleurs. Il est agacé par ce silence immense, cette carapace qu’il ne parvient pas à percer.

Puis quelque chose se noue, lentement, obstinément, autour d’une boisson chaude partagée au comptoir d’un café, côte à côte, « dos au reste du monde ». Carlo apprend la leçon fondamentale qu’Hector lui enseigne : le silence n’est pas un vide. C’est une langue. Fort de cette révélation, il devient le vrai moteur du roman.

C’est lui qui, plus laborieusement encore, doit se convaincre lui-même de prendre cet amour au sérieux. Il s’oblige à ne voir dans le couple d’Hector et Luz « qu’une version différente du sien, pas dégradée, pas moindre ». L’exercice est vertigineux. Mais il est nécessaire.

Il ne suffit pas que les parents acceptent l’idée. Il ne suffit pas que Carlo se batte. La société, elle, ne suit pas. La recherche d’un logement adapté où le couple pourrait vivre ensemble devient un parcours du combattant kafkaïen.

On leur ferme la porte avant même qu’ils aient pu visiter. On leur oppose des règlements, des formules toutes faites, des secrétariats qui ne savent pas – ou plutôt qui savent très bien et préfèrent ne pas savoir. « Non monsieur, on ne fait pas ça ici. » Cette béance révèle, avec une clarté cruelle, combien notre société n’est tout simplement pas conçue pour laisser vivre de telles unions.

Ce roman m’a touché avec une force particulière, car il a résonné avec une expérience personnelle. Lors des Jeux paralympiques de Paris 2024, j’ai eu la chance d’être volontaire.

Au-delà de l’admiration pour ces athlètes extraordinaires, les échanges que j’ai eus m’ont révélé combien il est épuisant de vivre dans un monde pensé et construit pour les valides. Combien il reste à faire. Des enfants uniques le dit avec une précision et une douceur qui font mal.

Si ce roman atteint son but, c’est parce qu’il s’appuie sur une expérience vécue. En 2021, Gabrielle de Tournemire a passé une année entière en Belgique, dans un foyer d’hébergement pour personnes handicapées, dans le cadre d’un service civique.

Elle n’y est pas allée en observatrice distante. Elle y vivait, cuisinait, regardait des films, écoutait. Et ce qu’elle a entendu – que les résidents aimaient parler avant tout de leurs amours, sans trouver de vraie réponse ni d’encouragement – est devenu le moteur du livre.

Dans son roman, toutes les voix se valent, sans hiérarchie. Elle note les gestes, les couleurs des yeux, les vêtements portés. À vingt-sept ans, elle signe une œuvre d’une maturité stupéfiante.

Henri-Charles Dahlem

  • Des enfants uniques Gabrielle de Tournemire. Éditions Flammarion. Premier roman 224 p., 19 €. Paru le 27/08/2025

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A propos de l’autrice

Gabrielle de Tournemire © Photo DR

Gabrielle de Tournemire a 27 ans. Agrégée de lettres modernes et ancienne élève de l’École normale supérieure de Lyon, elle est aujourd’hui en doctorat à l’université de Poitiers. En 2021, elle a passé une année dans un foyer d’hébergement pour adultes en situation de handicap, ce qui l’a amenée à écrire, en 2024, son premier roman, Des enfants uniques. (Source : Éditions Flammarion)


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