Rencontre avec Anne Queffélec. À l’occasion de son récital aux Musicales du Golfe, le 4 août 2026 à Sarzeau (Morbihan), Anne Queffélec a accordé à We Culte un entretien rare. La pianiste évoque son parcours, Mozart, la transmission, la mémoire, la Bretagne et le lien profond qui unit l’artiste à son public. Une conversation lumineuse où l’une des plus grandes interprètes françaises livre, avec une remarquable liberté de pensée, sa vision de la musique comme école de vie.
« À la différence de l’opéra, où le regard participe pleinement au spectacle, la musique classique sollicite avant tout les yeux du cœur »
Depuis plus d’un demi-siècle, Anne Queffélec occupe une place singulière dans le paysage musical international. Invitée des plus grands orchestres et festivals en Europe, au Japon et en Amérique du Nord, la pianiste française s’est imposée par un art du clavier d’une rare élégance, où la clarté du toucher se conjugue à une profondeur d’interprétation saluée par la critique comme par le public.
Déjà accueillie en 2021 aux Musicales du Golfe pour un récital consacré à Beethoven, elle retrouvera la scène de l’Hermine, à Sarzeau, le 4 août 2026 à 20 h 30, avec un programme baptisé « Clair de lune » placé sous le signe de la poésie, de la spiritualité et des astres. De Bach à Debussy, en passant par Scarlatti, Chopin, Haendel et Satie, ce voyage musical fera dialoguer les transcriptions les plus inspirées et quelques-unes des pages les plus lumineuses du répertoire pianistique.
À cette occasion, We Culte a rencontré une artiste qui, loin des discours convenus, nous ouvre les portes de son univers. Au fil de cet échange, Anne Queffélec parle de Mozart, du temps, de la beauté, de la transmission et du rôle irremplaçable de la musique dans nos vies. Une parole profonde, généreuse et d’une rare humanité.

We Culte : Vous avez dit un jour que « les musiciens sont des explorateurs de l’indicible ». Je trouve cette formule magnifique. Cette quête vous anime-t-elle toujours, après toutes ces années de musique ?
Anne Queffélec : Oui, absolument. Et je vous remercie de commencer par cette question, parce qu’elle touche, d’une certaine manière, à l’essentiel.
Plus le temps passe, plus je me sens habitée par cette quête. J’irais même plus loin : les musiciens sont aussi des explorateurs de l’invisible. À la différence de l’opéra, où le regard participe pleinement au spectacle, la musique classique sollicite avant tout les yeux du cœur.
C’est cet invisible que la musique fait naître et qui rejoint l’indicible. Les mots ne peuvent pas tout exprimer. Le mystère de l’existence humaine ne se laisse pas enfermer dans le langage. La musique, elle, est capable de poser ces questions avec une force que les mots n’ont pas.
Elle est invisible, impalpable. On ne peut pas la saisir. Elle coule comme l’eau. Elle s’écoule comme le temps, et nous-mêmes sommes faits de temps.
C’est pourquoi je pense souvent que la musique est sans doute l’art qui nous ressemble le plus. Tous les arts sont essentiels. Chacun participe à cette quête vitale de la beauté. Mais la musique me semble aller encore plus loin dans le questionnement… et peut-être aussi dans une forme de réponse.
We Culte : J’aimerais revenir sur votre parcours. À quel moment la musique est-elle entrée dans votre vie ?
Anne Queffélec : Il m’est difficile de donner une date précise, tant elle a toujours été présente.
Mes parents aimaient profondément la musique. Ma mère chantait merveilleusement bien. Elle possédait un excellent niveau de piano et aurait parfaitement pu enseigner. Elle avait reçu une formation musicale très sérieuse.
J’imagine que, lorsqu’elle m’attendait, elle chantait déjà. Je suis donc née dans un univers imprégné de musique. J’ai commencé le piano vers cinq ans, comme beaucoup d’enfants. Peut-être même avais-je posé les mains sur le clavier avant cet âge, simplement pour jouer. Chez un enfant, il est difficile de savoir précisément quand naît une vocation.
We Culte : Quelles ont été les rencontres déterminantes de votre formation ?
Anne Queffélec : Elles ont été nombreuses. Les premières rencontres sont évidemment celles de mes professeurs.
J’ai eu la chance d’étudier avec Madame Pascouret, une pédagogue remarquable qui, en raison d’un handicap physique, n’a jamais mené de carrière de concertiste. Elle possédait pourtant une immense culture, une intelligence exceptionnelle et un sens de la pédagogie absolument remarquable. Sa fille avait été l’assistante d’Alfred Cortot à l’École normale de musique, ce qui représentait une filiation musicale très importante.
Madame Pascouret m’a donné des bases extrêmement solides. C’est aussi elle qui a convaincu mes parents qu’il était possible de mener de front des études générales et une formation musicale exigeante. Grâce à elle, j’ai obtenu, la même année, mon baccalauréat et mon Premier Prix du Conservatoire. J’avais seize ans.
Par la suite, le Conservatoire de Paris m’a offert d’autres rencontres essentielles. Avec le recul, je crois que les grandes rencontres n’agissent que lorsqu’elles surviennent au moment où l’on est prêt à les recevoir.
J’ai ainsi eu la chance de rencontrer Alfred Brendel alors qu’il n’était pas encore la personnalité mondialement célèbre qu’il allait devenir. Il était très disponible et m’a accordé une attention extraordinaire. Ses conseils ont été profondément fondateurs pour moi.
Et puis il y a toutes ces rencontres qui nous façonnent presque à notre insu : les chefs d’orchestre, les partenaires de musique de chambre, tous ces artistes avec lesquels on partage un moment de création. Peu à peu, ils vous construisent, vous nourrissent, vous inspirent et vous portent.
We Culte : Au milieu de toutes ces rencontres, il y a le piano. Cet instrument vous accompagne depuis l’enfance. Auriez-vous pu vivre sans lui ?
Anne Queffélec : Si je ne l’avais jamais connu, peut-être. Je me serais certainement tournée vers la littérature.
Mais puisque le piano est entré dans ma vie, je mesure chaque jour combien il est un instrument unique. En réalité, c’est bien davantage qu’un instrument : c’est un véritable orchestre.
Il embrasse toute la tessiture, des graves les plus profonds aux aigus les plus lumineux. Il permet à la fois la ligne mélodique et la richesse harmonique. Il réunit toutes les dimensions de la musique.
C’est sans doute pour cette raison que le répertoire qui lui est consacré est pratiquement inépuisable. Une vie entière ne suffit pas à explorer tous les chefs-d’œuvre écrits pour piano seul, avec orchestre, en musique de chambre, en duo, en trio, en quatuor, sans oublier le lied et la mélodie où le piano occupe une place essentielle.
On éprouve parfois une légère frustration en se disant qu’on n’aura jamais le temps de tout jouer. Mais c’est aussi ce qui fait la beauté de cet instrument : il ouvre un territoire infini.
We Culte : Vous avez interprété Scarlatti, Mozart, Schubert, Ravel, Dutilleux, et tant d’autres. Comment choisissez-vous les œuvres qui vous accompagnent au fil des années ?
Anne Queffélec : Les chemins sont très différents. Certaines œuvres s’imposent presque par hasard. D’autres naissent d’une proposition ou d’un désir formulé par un éditeur ou une maison de disques.
Je pense par exemple aux Sonates de Scarlatti. Au départ, ce n’était pas un projet que j’avais imaginé. Puis, en les explorant, j’ai découvert un univers fascinant et j’y ai pris un immense plaisir.
Le temps révèle les œuvres
Anne Queffélec : Pour Mozart et Schubert, c’est une autre histoire. Ils sont liés à mon enfance et à la personnalité de mon père, qui éprouvait une profonde admiration pour ces grands compositeurs autrichiens. J’ai grandi avec leur musique. J’en ai joué très tôt, et cette familiarité a naturellement nourri mon parcours.
Ensuite, les rencontres jouent un rôle considérable. Un partenaire de musique de chambre vous propose une œuvre, un altiste vous invite à jouer les Sonates de Brahms, et soudain vous découvrez un bonheur que vous n’aviez pas anticipé. La vie musicale est faite de ces invitations, de ces circonstances heureuses qui ouvrent de nouveaux horizons.
Avec le recul, je me rends compte aussi que la musique française occupe une place très particulière dans mon cœur. C’est une musique d’une transparence trompeuse. On croit immédiatement la comprendre parce qu’elle paraît limpide, alors qu’elle recèle une profondeur infiniment plus grande qu’il n’y paraît au premier abord.
Mozart, ou la beauté comme espérance
We Culte : Mozart occupe une place toute particulière dans votre parcours. Qu’aimez-vous tant chez lui ? Qu’est-ce qui vous touche avec une telle force ?
Anne Queffélec : Il y a deux ou trois ans, j’ai eu l’occasion d’écrire la préface d’une nouvelle édition d’une très belle biographie de Mozart. Ce travail m’a conduite à réfléchir plus profondément encore à ce qu’est, au fond, le mystère de Mozart.
Sa musique possède une évidence, une simplicité apparente, presque miraculeuse. Mais lorsque l’on songe à l’existence qu’il a menée, cette évidence devient une véritable énigme.
Comment un homme a-t-il pu embrasser autant de domaines à la fois ? L’opéra, les symphonies, la musique de chambre, les concertos, le piano… Il a abordé tous les genres avec une réussite exceptionnelle. Et, parallèlement, il menait une vie d’homme : il avait une famille, des enfants, des élèves, des amitiés, des amours.
J’ai parfois l’impression qu’il ne dormait jamais. On raconte même qu’à certaines périodes il allait monter à cheval au Prater, le grand parc de Vienne, à cinq heures du matin ! Il possédait une vitalité absolument prodigieuse.
Lorsqu’on regarde ses manuscrits, on comprend qu’il devait fonctionner à plusieurs niveaux de conscience en même temps. Certaines pages semblent simplement transcrites, comme si la musique existait déjà tout entière dans son esprit.
L’exemple le plus célèbre est sans doute l’ouverture de Don Giovanni. Il ne l’avait pas encore couchée sur le papier à la veille de la création. Sa femme l’aurait pressé de l’écrire, et il lui aurait répondu, en substance : « C’est déjà là. Il n’y a plus qu’à prendre la dictée. » Pendant qu’il écrivait, il lui demandait simplement de lui raconter des histoires pour rester éveillé toute la nuit. Il y a là un phénomène qui continue de me fasciner.
« Lorsqu’on regarde ses manuscrits… »
We Culte : Au-delà du compositeur, est-ce aussi l’homme Mozart qui vous touche ?
Anne Queffélec : Oui, profondément. Sa correspondance est immense. Il écrivait énormément. Et, à travers ses lettres, apparaît un homme d’une humanité extraordinaire, plein d’humour, de tendresse et de liberté.
Ce qui me bouleverse particulièrement, c’est son attitude dans les derniers mois de sa vie. Il savait que la maladie progressait, que le temps lui était compté.
Et pourtant, lorsque La Flûte enchantée est donnée près de Vienne, il ne parle ni de sa souffrance ni de sa peur de mourir. Il dit simplement à sa femme qu’il aimerait tant entendre encore le chant de Papageno.
Je trouve cette image bouleversante. Jusqu’au bout, il demeure tourné vers la musique, vers la joie, vers cette part lumineuse de l’existence.

We Culte : Votre regard sur Mozart résonne aussi avec notre époque…
Anne Queffélec : Oui, parce que je suis parfois frappée par la manière dont notre époque insiste presque exclusivement sur le désespoir.
On le voit dans certaines mises en scène d’opéra, dans certains spectacles ou dans une partie de la création contemporaine : tout semble devoir souligner la noirceur, la violence, les abominations, comme si l’humanité n’était vouée qu’à sa propre destruction.
Bien sûr, il suffit d’ouvrir un journal pour mesurer les tragédies de notre temps. Il serait absurde de les nier.
Mais je crois justement que nous avons, plus que jamais, le devoir de rappeler que l’être humain possède aussi une extraordinaire capacité à créer de la beauté, à inventer, à partager, à faire preuve de solidarité.
Des êtres comme Mozart ou Beethoven appartiennent à la même humanité que nous. Ils nous ont laissé une œuvre qui continue de nous nourrir aujourd’hui. Il ne faut jamais l’oublier.
We Culte : Au fond, qu’est-ce que la musique vous a apporté dans votre propre construction ?
Anne Queffélec : Voilà une vaste question… Il est toujours difficile d’y répondre de manière précise. Je dirais que la musique est un cadeau extraordinaire, mais un cadeau exigeant. Elle ne conduit jamais vers le confort. Elle vous engage dans une quête qui ne s’achève jamais.
Et c’est sans doute tant mieux. Si l’on avait le sentiment d’être arrivé au terme du chemin, il n’y aurait plus de raison de poursuivre. La musique oblige à se remettre constamment en question. Cette exigence peut être inconfortable, mais elle est profondément vivifiante.
En contrepartie, elle offre parfois des instants de grâce. Ce sont des moments très rares, mais d’une intensité incomparable, où l’on a le sentiment d’être exactement à sa place dans le monde, porté par la beauté. C’est un privilège immense.
Je mesure aussi la chance d’avoir grandi dans une période où l’on pouvait croire que l’humanité avançait vers davantage de paix et de progrès. Aujourd’hui, cette confiance est plus fragile. On peut se demander si l’être humain tire réellement les leçons de son histoire. C’est pourquoi l’art et la beauté demeurent, plus que jamais, des nourritures essentielles.
We Culte : Vous évoquiez tout à l’heure la littérature. Votre frère Yann Queffélec est écrivain, et vous-même êtes profondément nourrie par les livres. Les mots influencent-ils votre manière d’aborder la musique ?
Anne Queffélec : Oui, bien sûr, mais pas seulement les livres. Tout nourrit une existence. Avoir eu des enfants m’a nourrie. Les amitiés, les rencontres, les liens qui se tissent au fil des années nourrissent aussi profondément un artiste.
La littérature fait partie de cette richesse intérieure. Elle apprend à écouter le rythme d’une phrase, la force d’une image, la profondeur d’un silence. Tout cela rejoint naturellement la musique.
La Bretagne, une terre intérieure
Anne Queffélec : Et puis il y a la Bretagne. Je ne l’oublie jamais. Être née dans cette terre-là continue de m’habiter. Les paysages bretons, la lumière, les nuages, la mer… Tout cela appartient à mon univers intérieur. Ce sont des souvenirs d’enfance qui ne m’ont jamais quittée et qui, d’une certaine manière, continuent d’accompagner ma musique.
We Culte : Vous avez des attaches familiale du côté de Brest…
Anne Queffélec : Oui. Mon père est né à Brest et toute ma famille est profondément enracinée dans cette région. C’est une Bretagne sauvage, rude, magnifique.
Je me souviens des baignades de mon enfance. L’eau était glaciale ! Il fallait presque se faire violence pour entrer dans la mer. Mais quelle énergie ensuite… C’était un véritable coup de fouet.
Lorsque je suis revenue récemment en Bretagne avec mes petits-enfants, j’ai été frappée par la chaleur. Le ciel était d’un bleu éclatant. Je me suis surprise à chercher les nuages bretons… Ils me manquaient.
J’aime profondément cette région. Elle fait partie de moi. Et lorsque je vois aujourd’hui les hortensias souffrir de la chaleur, cela me serre le cœur. Ces paysages ont façonné ma sensibilité.
We Culte : Vous avez joué sur les plus grandes scènes du monde, aux côtés des plus grands chefs et des plus grands musiciens. Ressentez-vous encore le trac avant d’entrer en scène ?
Anne Queffélec : Je vous ai déjà répondu, je crois : on ne maîtrise finalement pas grand-chose. On fait simplement de son mieux, puis, à un moment, il faut entrer en scène.
Le mot trac ne m’a jamais vraiment plu lorsqu’on lui donne une connotation uniquement négative. J’y vois plutôt une forme de tension nécessaire, une mobilisation intérieure. On ne peut pas entrer sur une scène comme on entrerait dans une pièce ordinaire. Ce ne serait ni possible, ni même souhaitable.
Le public, partenaire du concert
Anne Queffélec : S’il n’y avait plus cette émotion, cela signifierait sans doute que la routine s’est installée. Or, dans ce métier, il ne doit jamais y avoir de routine. C’est précisément ce qui en fait la richesse.
Aujourd’hui, avant mes récitals, j’aime prendre quelques instants pour m’adresser au public. J’évoque les œuvres que je vais jouer, leur histoire, ce qu’elles représentent pour moi. J’aime créer ce premier lien par les mots avant de le prolonger par la musique.
Je crois profondément que le public est un partenaire. Nous allons vivre ensemble une même aventure. Cette proximité change tout. Beaucoup de personnes me disent ensuite qu’elles écoutent autrement, qu’elles entrent plus facilement dans les œuvres. Cela me touche énormément.
Le public n’est jamais un adversaire. Les personnes qui viennent au concert ont choisi de quitter leur quotidien, de laisser leurs écrans, de consacrer une soirée à la musique. Elles sont là avec une attente, une disponibilité, une confiance extraordinaires. C’est un très beau cadeau qu’elles nous font.
À nous, artistes, d’être dignes de cette confiance et de partager avec elles, le temps d’un concert, ce moment de beauté.
Entretien réalisé par Victor Hache
Anne Queffélec, transmettre autant que jouer
Une masterclass pour prolonger le dialogue avec les jeunes musiciens
Au lendemain de son récital aux Musicales du Golfe, Anne Queffélec prolongera cette rencontre avec le public en animant une masterclass à la Maison Flow à Vannes à 10h, ouverte aux jeunes pianistes.
Fidèle à sa conception profondément humaniste de la musique, la pianiste considère la transmission comme l’un des prolongements naturels de son métier. Partager une expérience, accompagner un regard, encourager une personnalité musicale : autant d’aspects qui nourrissent depuis longtemps son parcours.
Au fil de cet entretien, Anne Queffélec a souvent évoqué l’exigence, le temps, la mémoire et la beauté. Cette masterclass en sera le prolongement concret : un moment d’échange privilégié où l’interprète mettra son immense expérience au service d’une nouvelle génération de musiciens.
Pour les jeunes artistes, ce sera bien davantage qu’un cours : une rencontre avec une musicienne qui, depuis plus d’un demi-siècle, fait de la transmission une composante essentielle de son engagement artistique.
- Maison Flow : 8 Av. Favrel et Lincy, 56000 Vannes





