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Rover. (photo) : Claude Gassian

Interview. Six ans après «Let it Glow», Timothée Régnier alias Rover, revient avec «Eiskeller». Un album enregistré sous terre, dans les anciennes glacières Saint-Gilles à Bruxelles, où il s’est confiné durant plusieurs mois. Résultat, une pop vibrante, aérienne et lumineuse, aux sonorités empreintes de rêverie. Un registre qu’il s’apprête à dévoiler en tournée, où il sera accompagné par un batteur sur scène, en une formule rock très épurée.

C’est presque un son de cathédrale qui habite par moment le vibrant «Eiskeller», nouvel album de Rover, des ambiances aux réverbérations aériennes qui font écho à un désir d’élévation. Un sentiment paradoxal quand on sait que cet opus a été enregistré dans des conditions extrêmes sous terre, dans les anciennes glacières Saint-Gilles à Bruxelles, où l’artiste multi-instrumentiste s’est confiné en solitaire durant plusieurs mois. Un lieu industriel qu’a dû apprivoiser Timothée Régnier alias Rover, en l’aménageant avec des couvertures aux murs, pour en faire un studio éphémère à l’acoustique moins froide. Une manière pour ce grand admirateur de Lennon et de Bowie, de sortir de sa zone de confort, en explorant des mélodies apaisées et planantes, sur fond de claviers et de guitares vintage et d’instruments organiques. Une expérience en forme de lâcher prise qui permet un voyage aux sonorités puissantes et lumineuses, empreintes de rêverie. Registre en apesanteur qu’il s’apprête à dévoiler lors de ses prochains concerts, où il sera en duo avec un batteur, en une formule épurée très rock.


ROVER: « Enregistrer dans une ancienne glacière a été une vraie expérience. Mon seul refuge, c’était la musique qui était à la fois mon chauffage, mon amie avec qui je discutais… Je ne vois pas comment je pourrais aller plus loin dans l’exercice de la solitude… »


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Rover (photo) : Claude Gassian

D’où vient le titre « Eiskeller », qui en allemand signifie cave à glace ?

Rover :  Je n’arrive pas à retrouver la source de cette idée. Soit c’était écrit sur les clés de la glacière que je louais pour enregistrer le disque. Soit j’ai dû le voir un jour d’égarement dans une lecture. J’adore la phonétique et l’esthétique de ce mot. Je me suis dit : «quelle est la langue la plus froide que je pratique, c’est l’allemand ! » (rires). Il y a un côté anguleux, très rock dans «Eiskeller» et c’est une langue que j’aime beaucoup. Vivant dans un pays où on parle beaucoup flamand (La Belgique NDLR) avec des sonorités germaniques, pour moi, ça été  vite cohérent. Un peu comme quand j’ai choisi le nom de Rover pour mon projet.

Votre précédent opus « Let it Glow » avait été enregistré en Bretagne, dans une ferme transformée en studio. Là, vous avez choisi d’enregistrer à Bruxelles, dans une ancienne glacière enfouie sous terre. Comment avez-vous fait pour apprivoiser ce lieu en apparence hostile ?

Rover : La grande différence c’est que le lieu en Bretagne était réellement un studio, avec tout l’équipement et l’acoustique nécessaire. Là, ce n’était pas du tout un endroit pour faire de la musique. Il faut s’imaginer une pièce en sous-sol de 300M2, avec de grandes dalles au sol, où on entreposait les pains de glace. Un espace géométrique, industriel avec de grands tuyaux d’aération et des néons pour l’éclairage. Il a fallu y mettre un peu d’humanité et de vie. Cela m’a pris du temps pour m’y sentir bien, car ce lieu n’est pas propice au niveau son, il n’y a pas d’arrivée d’eau, pas d’Internet… Ça été une vraie expérience. Mon seul refuge, c’était la musique qui était à la fois mon chauffage, mon amie avec qui je discutais… Je ne vois pas comment je pourrais aller plus loin dans l’exercice de la solitude.

Vous aviez besoin de tout cela pour vous échapper du monde ?

Rover : J’aurais pu avoir des conditions plus confortables, mais c’est tellement fascinant de ressortir changé d’une telle expérience, après un an et demi de travail. Egoïstement, il y avait un vrai plaisir dans la satisfaction de traverser trois ou quatre jours dans ces conditions, qui est mon cycle naturel, pour avoir une réponse à ma recherche. Cette sensation est formidablement jouissive quand elle se passe à ce niveau-là, en sachant qu’ensuite le disque va être partagé. La vraie solitude, c’est passer sa vie comme ça. Moi, je sais qu’on va écouter ma musique et en parler, que je vais avoir la chance d’être diffusé, de tourner si tout se passe bien. C’est une solitude de luxe que je n’ai pas vécu en dilettante, mais en étant au service d’un projet artistique. Et cela, c’est intéressant.


ROVER : « Je ne suis pas contre la musique numérique. Ce qui me déplait, c’est qu’elle a tendance à se ressembler, en utilisant un seul et même instrument qu’est l’ordinateur »


Vous dites souvent que la musique numérique manque d’âme. Quels sont les instruments analogiques que vous avez utilisé pour «Eiskeller» ?

Rover : J’utilise toujours un peu les mêmes pinceaux, avec mon amour pour les instruments qui ont des faiblesses, mais du caractère. Je ne suis pas contre la musique numérique. Ce qui me déplait, c’est qu’elle a tendance à se ressembler, en utilisant un seul et même instrument qu’est l’ordinateur. On a tous le même avec une pomme dessus. C’est un outil extraordinaire que j’ai utilisé pour ce disque, mais pas pour tout ce qui fait le son et les programmes de l’ordinateur. Je m’en suis servi comme un magnéto à bande. Je faisais mon son, ma popote et je l’enregistrais sur l’ordi. En cela, c’est un outil génial qu’on peut prendre sous le bras pour travailler dans le train. Ce que je reproche c’est qu’on a tout le temps l’écran devant soi, alors que la musique doit avant tout s’écouter.

Du point de vue des climats, on trouve des ambiances assez aériennes. C’est presque moins rock que vos précédents albums, non ?

Rover : Tant dans le chant que dans les interprétations, j’ai été en paix avec beaucoup de choses, comme l’envie de démontrer. J’étais tellement dans l’épreuve d’aller au bout du disque, fait dans des conditions à la fois déconcertantes, excitantes et parfois décourageantes. A partir du moment, où je commençais à chanter, c’était un peu les premières prises de maquette. Il y avait un lâcher prise, avec réellement personne pour m’entendre. Là, on touche à quelque chose qui est au-delà de l’intime. Tout cela fait que c’est sans doute moins fort, tout aussi puissant mais peut-être moins rock effectivement. Il faut dire que le lieu avec une réverb’ naturelle, s’y prêtait difficilement. Inconsciemment, c’est un chemin qui m’a amené vers une production sûrement plus aérienne. Etant en sous-sol, j’avais besoin d’air, une envie de grandeur, d’élévation des choses et de sortir de sous terre.



Parlez-nous de «To this tree», le morceau d’ouverture. Comment est née cette chanson qui parle du retour à «l’arbre refuge»…

Rover : C’est une lettre que j’ai écrite à une personne qui m’est chère, quelqu’un de plus jeune que moi, qui irait dans le futur. Une lettre à lire d’ici quinze, vingt ans, qui fait l’état du monde tel qu’on le voit aujourd’hui, qui conseille d’aller vers son arbre refuge. On a tous quelque chose vers laquelle on revient, une musique, un plat, une maison d’enfance…Moi, c’est un arbre qui existe dans le sud de la France, dans les Hautes-Alpes. L’arbre a toujours été un symbole, avec ses racines, un endroit de recueillement, de prière, de vie aussi. Il y a une portée symbolique dans cette chanson. Surtout à notre époque, je trouve que c’est pas mal de se recentrer vers ce qui nous a construit et nous relie dans la vie.


ROVER: « Je suis toujours domicilié en France, mais j’aime tellement Bruxelles que j’y vais dès que je peux. Il y a beaucoup d’espaces verts. C’est plus relax qu’à Paris »


Vos chansons s’inspirent de vos lectures (« Burning Flag »), de sentiments amoureux («Venise Hat»), de cinéma aussi, à l’image du morceau baptisé «Roger Moore». Un acteur dont vous êtes fan ?

Rover : C’est une chanson qui parle d’être au bon moment, au bon endroit pour aider les autres et de rattraper quelqu’un dans sa chute, comme le ferait Roger Moore dans James Bond !(rires) C’est quelque chose de très utopiste et de dépassé. C’est un clin d’œil un peu kitch et romantique à l’homme qui retient une personne en tombant. Et le nom «Roger Moore» est tellement cool à dire en Anglais, comme Steve Mc Queen aussi ! (rires)

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Rover (Photo) : Claude Gassian

Vous vivez depuis quelques années à Bruxelles. Pourquoi cette ville?

Rover : Je suis toujours domicilié en France, mais j’aime tellement Bruxelles que j’y vais dès que je peux. Je m’y suis si bien senti pour faire de la musique, que je me suis dit, pourquoi ne pas y louer un atelier et m’y «installer» pour le projet. En plus, cela fait sens car la personne que j’aime, ma compagne, est bruxelloise. Tout cela m’a apporté un bien être qui fait que j’étais prêt à affronter l’enregistrement qui n’est pas un studio, dans une ville qui n’est pas la mienne. Une ville que j’ai toujours aimée quand je suis venu y jouer en tournée. C’est plus relax qu’à Paris. Il y a beaucoup plus d’espaces verts. C’est moins engoncé, donc on est moins les uns sur les autres. Je vais souvent à Paris, mais j’en reviens assez attristé. Il y a quelque chose de rude, de très profond dans la peine qu’est ce confinement. Je l’ai senti aussi dans les transports, dans les gares où il y a une électricité dans l’air, qu’on n’a pas à Bruxelles. J’ai beaucoup d’empathie pour les gens avec qui je travaille. Je ne sais comment j’aurais vécu le confinement si je n’avais pas été ailleurs qu’à Paris. J’espère qu’on arrive vers la fin de tout cela, car je pense que ça peut laisser des séquelles.



Si les conditions sanitaires le permettent vous serez en concert en France à partir du 19 mai, puis en tournée de septembre à février. Qu’avez-vous imaginé pour votre retour sur scène ?

Rover : Je suis tellement excité à l’idée de pouvoir rejouer. Je l’ai imaginé avec la même énergie de faire des choix dans la simplicité, en ne chargeant pas la mule. J’ai envie de partir en tournée à deux, juste avec un batteur et moi à la guitare, dans quelque chose de très épuré. Une formule réduite pour avoir une mobilité musicale. Les rares fois où je l’ai fait, j’ai aimé le sentiment de pouvoir improviser et de changer les choses au dernier moment. Dès lors qu’on est  trois, quatre, cinq, cela devient une grosse machine, un paquebot qui est dur à naviguer et implique toute une technique. J’ai envie de garder de la spontanéité, surtout au vu du contexte, en ayant des instants uniques tous les soirs. Je rêve de retrouver le public autrement qu’avec un spectacle, en me rapprochant de l’os des chansons. Avoir, un duo rock guitare-batterie dans une épure absolue, je trouve ça fort.

Entretien réalisé par Victor Hache

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