Aurélien Gautherie, dans le souffle des îles Féroé

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Aurélien Gautherie publie "L'Enfant du vent des Féroé", un premier roman envoûtant © Photo Philippe Matsas

Le Book Club de We Culte. Avec L’enfant du vent des Féroé, Aurélien Gautherie signe un premier roman aussi singulier qu’envoûtant. L’auteur, grand voyageur et ethnologue de formation, retrace un drame familial vieux de plus d’un siècle. Convoquant tous les témoins de la brève existence d’Anna, il nous fait découvrir les mystérieuses îles Féroé.

L’enfant du vent des Féroé : Grand voyageur, Aurélien Gautherie a fait des régions nordiques son terrain de prédilection

« J’aurais beau y multiplier les séjours, Gjógv et les Féroé ne m’appartiendront jamais. Je serai toujours l’Étranger. Une curiosité pour les habitants, surpris de me voir revenir si souvent, certains se demandant — et moi, c’est cela qui me surprend — ce que je peux bien trouver à leurs îles au climat si rude. »

Un visiteur français revient sans cesse dans ce village perdu au bout du monde. Pourquoi ? Lui-même ne le sait pas vraiment. Mais il a ses rituels. Et le premier d’entre eux consiste à arpenter le cimetière.

Là, entre les tombes battues par les vents, il découvre le carré des Anges. Ces « pierres tombales surmontant des corps anormalement petits, frappées du sceau du scandale, aux dates si proches et pourtant accolées : à peine quelques années, quelques mois, quelques semaines — ou quelques jours ». Les noms, gommés par le temps et les assauts du vent, sont presque impossibles à lire. Parmi ces enfants disparus, il cherche Anna. Mais sa tombe n’existe pas. Et pourtant, cet Ange va le hanter.

Anna naît dans la nuit du 26 juillet 1902, jour de la Sainte-Anna. Sa mère, Olga, tremble de peur pendant l’accouchement. Son père, Jonas, pose sa main sur le ventre maternel. Cette main rassurante qu’Anna reconnaît déjà. « Elle ne savait pas si cette main rassurait vraiment cette dernière, mais elle était certaine qu’ainsi rien ne pouvait leur arriver. »



Freyja l’accoucheuse arrive. On la dit sorcière. On raconte qu’elle confond chair humaine et viande de globicéphale. Mais tout se passe bien.

L’enfant vit. Fragile. Alors on convoque le médecin qui ne donne que quelques mois à vivre à la petite fille. Jonas, modeste pêcheur, l’entoure de tout son amour entre deux sorties en mer. Olga aussi l’aime, même si ses sentiments restent troubles. Son penchant pour l’alcool n’est sans doute pas étranger à la faible constitution d’Anna.

Le 18 août 1902, trois semaines plus tard, le drame frappe. « Hors d’elle, Olga blâma de nouveau le médecin, puis la nature, le hasard, la fatalité. Elle alla jusqu’à incriminer Dieu. Ce 18 août 1902, toutes les joies éprouvées depuis la naissance d’Anna disparurent — l’idée même de bonheur déserta son esprit définitivement. »

Dans ce malheur, une figure salvatrice émerge : Elin, la sœur de Jonas. « Elin l’aimait comme si elle était sa propre fille, elle aurait été prête à tout pour elle, à la défendre contre ceux qui lui voudraient du mal. Anna le sentait et Elin le lui murmurait souvent, chaque fois avec plus d’assurance : « Je m’occupe de toi, je m’occupe de tout. »

Ce qui fascine dans ce roman, c’est sa construction. Aurélien Gautherie ne se contente pas de raconter un drame familial. Il donne la parole au village de Gjógv lui-même. Aux vents qui soufflent « à en faire mousser l’écume au sommet des vagues ». À un bonnet. À un seuil de porte.

Ces voix inattendues se mêlent à celles de l’Étranger, de Jonas, d’Anna, d’Olga. Elles forment un chœur polyphonique qui rappelle les tragédies antiques. Le village devient protagoniste : « Un village de carte postale au toponyme imprononçable. » Les vents deviennent conteurs : « De toute humanité je saoule les marcheurs éreintés / aventuriers d’eux-mêmes / explorateurs des horizons. »

Cette mise en scène habile transforme le récit en expérience sensorielle. On sent les embruns salés. On entend craquer le parquet de la chambre où Jonas agonise. On voit l’Étranger « accroupi, recroquevillé, recueilli » devant les tombes d’enfants.

Aurélien Gautherie sait se faire sobre pour les moments intimes, lyrique pour évoquer les paysages. Les phrases courtes alternent avec des descriptions plus amples, créant un rythme qui épouse celui des vagues.

Grand voyageur, l’auteur a fait des régions nordiques son terrain de prédilection. Son parcours en ethnologie irrigue ce roman d’une connaissance intime des Féroé. On sent qu’il a arpenté ces îles, écouté leurs habitants, observé leurs rituels. Cette familiarité transparaît dans chaque détail : les toits recouverts d’herbes folles, la viande de globicéphale, les traditions d’accouchement nocturne chez les Kristiansen.

En réussissant le pari difficile de mêler ethnographie et fiction, drame intime et fresque géographique, il signe un premier roman prometteur. Son originalité narrative, cette capacité à faire parler les lieux et les éléments, annonce un écrivain singulier.

Je gage vous vous aimerez vous aussi découvrir les Féroé par ce prisme si particulier.

Henri-Charles Dahlem

  • L’Enfant du vent des Féroé Aurélien Gautherie. Éditions Noir sur Blanc / Notabilia. Premier roman. 192 p., 20 €. Paru le 8/01/2026

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A propos de l’auteur

Aurélien Gautherie © Photo Philippe Matsas

Aurélien Gautherie est né en 1983 à Schiltigheim. Diplômé en sciences de l’Antiquité, en philosophie et en ethnologie, il enseigne aujourd’hui les lettres classiques à Strasbourg. Grand voyageur animé par une curiosité constante, il a parcouru une quarantaine de pays, avec une affinité marquée pour les régions nordiques. L’Enfant du vent des Féroé marque son entrée en littérature romanesque. (Source : Éditions Noir sur Blanc)


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Victor Hache