Le Book club de We Culte. Dans La fille de ma mère, son premier roman, Cathy Karsenty raconte sa vie de fille unique, aux côtés de sa mère qui l’a élevée seule. Elle essaie d’esquisser son histoire, celle de ce père qu’elle n’a pas vraiment connu et celle de cette mère qu’elle est en train de perdre.
Cathy Karsenty La fille de ma mère : un roman sobre et bouleversant qui interroge les silences familiaux et la difficulté d’aimer quand les mots manquent

« Je suis fille unique de parent unique. Ma mère était la maîtresse d’un homme marié qui avait laissé femme et enfants en France pour venir travailler en Algérie, dans l’administration. C’est là qu’ils se sont connus. Lui avait une double vie et ma mère une demi-vie, du moins l’ai-je pensé. Après leur retour en France, elle est tombée enceinte et a décidé de garder l’enfant plutôt que le père. Elle m’a élevée seule, je ne lui connais pas d’amoureux, nous étions juste toutes les deux, parfois avec un chien, fox-terrier, bichon, cairn terrier (Oscar, Nina, Lola). Nous n’étions pas complices, secrètes de mère en fille. J’ai quitté la maison dès que j’ai pu, avec son aide. » Voilà comment Cathy Karsenty pose le décor. Dès les premières lignes, tout est dit. Ou presque.
Car maintenant, la mère s’éloigne. La maladie d’Alzheimer l’emporte peu à peu. La fille doit prendre soin de celle qui l’a élevée, sans trop savoir comment. Les rôles s’inversent. « Personne pour m’aider à appréhender cette maladie. Personne pour me dire comment me comporter avec cette nouvelle mère qui a oublié qu’elle avait une fille. Personne pour remplir les dossiers, rassembler les pièces complémentaires, fabriquer des fichiers PDF par dizaines, passer devant la juge, refaire les dossiers car il manquera toujours un papier, jamais le même. (…) Pas d’accompagnement all inclusive, mais ce serait le rêve, quelqu’un qui prendrait en charge tous les choix pénibles — Quelle maison de retraite ? Quelle aide sociale ? Peut-on tricher dans les dossiers à la colonne « ressources financières » ? — pendant que je me consacrerais entièrement à elle, à lui apporter des photos souvenirs, son parfum, ses livres, pour la rassurer, grappiller ce qu’il reste de son esprit, échanger encore quelques miettes. Personne pour me prévenir que je ne serai plus la fille de ma mère, mais un jour sa sœur, un autre sa nièce. »
C’est le moment délicat de dire au revoir, définitivement. Le jour où Claudine quitte son appartement en pyjama, valise en main, elle ne sait pas qu’elle n’y reviendra plus.
Leur relation a toujours été distante. Deux décennies de déjeuners, d’anniversaires, de coups de fil routiniers. Une vie à deux dans laquelle le père n’existe pas. Ou si peu. Trois fois seulement, la mère évoque cet homme effacé. À 17 ans, quand une amie mentionne Pau où il réside. À 25 ans, lorsqu’elle raconte leur rupture. À 37 ans, quand elle apprend sa mort. Mais aussi qu’il continuait à téléphoner, à demander des nouvelles de sa fille.
Le choc est brutal. Comment cet homme dont on n’a jamais parlé pouvait-il s’intéresser à elle ? Pourquoi ce silence ?
Alors commence une quête. Retrouver tout à la fois l’histoire de ce père effacé et de cette mère silencieuse, raconter aussi l’Algérie française et les troubles liés à la décolonisation, l’aspiration à davantage de liberté qui va déboucher sur mai 68, les mœurs d’une époque où une femme seule avec un enfant devait se faire discrète.
Mais plus la fille creuse, plus elle s’éloigne de sa mère. Elle constate combien tout aurait pu être différent si seulement on lui avait parlé. Les non-dits ont creusé un fossé. « Comme si tout ce qu’elle ne disait pas me plaquait au sol et m’empêchait d’avancer. »
À l’heure du bilan, c’est un constat d’échec qui s’impose. « On est sans doute passées à côté l’une de l’autre, à se blâmer mutuellement de nos silences respectifs. » La relation entre la mère et la fille n’aura jamais vraiment existé. Trop de silence, trop d’absence. La narratrice avoue être « restée bloquée dans une adolescence butée et maladroite », attendant que sa mère cesse de faire obstacle.
Le style de Cathy Karsenty est simple, direct. Mais chargé de pudeur. Pas de pathos, pas de grands effets. Juste des mots justes pour dire l’essentiel. Une écriture qui va droit au cœur sans jamais chercher à embellir une relation délicate.
Elle dit l’administratif kafkaïen, les coups de fil aux banques, les dossiers incomplets. Elle dit aussi la culpabilité : « Le jour où elle a quitté son appartement en pyjama, valise en main, elle ne savait pas qu’elle n’y reviendrait plus. Cette idée est brutale, je me raccroche à la pensée fragile que je n’avais pas le choix. Je l’ai trahie, néanmoins. » Une phrase qui résume tout.
Voilà un premier roman qui s’approche au plus près des sentiments. Il nous offre le portrait d’une fille unique face à une mère distante, dans une tentative désespérée de comprendre ce qui s’est vraiment passé.
Ce faisant, il s’inscrit dans une tendance amorcée durant la rentrée littéraire de septembre. Cette envie ou ce besoin pour les enfants d’évoquer la figure maternelle. Comme Amélie Nothomb avec Tant mieux, comme Raphaël Enthoven avec L’Albatros, comme Justine Levy avec Une drôle de peine, comme Catherine Millet avec Simone Émonet ou encore comme Régis Jauffret avec Maman.
Un roman sobre et bouleversant qui interroge les silences familiaux et la difficulté d’aimer quand les mots manquent.
Henri-Charles Dahlem
- La fille de ma mère Cathy Karsenty. Éditions du Seuil. Premier roman. 192 p., 19 €. Paru le 2/01/2026

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A propos de l’autrice

Cathy Karsenty est née en 1969. Elle a été journaliste, conceptrice-rédactrice, directrice de création en agence de pub, avant de se consacrer à l’illustration et à l’écriture. La fille de ma mère est son premier roman (Source : Éditions du Seuil)





