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L'écrivaine sino-américaine Yiyun Li (c) DR

Une mère dialogue avec son fils mort suicidé. Rien de mortifère dans cette joute verbale brillante et enlevée. Dans “La douceur de nos champs de bataille”, l’écrivaine sino-américaine Yiyun Li sonde les mots, les interroge au plus près de leur définition pour créer avec le lecteur une communication originale.

“La douceur de nos champs de bataille” relève d’une approche chamanique de la littérature, faire parler le visible avec l’invisible. Le procédé narratif est identifiable : le dialogue d’une mère avec son fils mort. Le lecteur ne doit pas être effrayé par ce jeu de duettistes vivant et nullement mortifère.

couverture livre dans la douceur de nos champs de bataille
“La Douceur de nos champs de bataille”, Yiyun Li

Comment prendre à bras-le-corps, quels mots choisir et s’empêcher d’en employer d’autres pour traduire le suicide d’un adolescent ? Le procédé narratif est identifiable : le dialogue d’une mère avec son fils mort. Dès les premières pages, le lecteur est saisi par la fluidité des conversations. Yiyun Li se sert de l’étymologie pour appréhender l’impensable : “Quelle mère considérerait comme un poids de vivre dans le vide laissé par un enfant ?”
Une approche chamanique de la littérature : faire parler le visible avec l’invisible. Pourquoi continuer à compter les jours qui se sont arrêtés à la 16e année de Nicolaï après cette effraction du réel, ce trauma irréversible ? La mère vit une “désintégration”. Une absence différée, non-reconnaissable, inqualifiable, non recensée dans les registres de cette famille. Cet événement était non prévisible sur l’agenda d’une vie, il a  détraqué le cours des heures, “elle veut hier, aujourd’hui et demain”, il n’y aura plus de lendemains pour Nicolaï.

Les saisons se déroulent, mais elle ne connaîtra rien des derniers instants vécus par son fils, ce quelque part où il se trouvait. Une trouée dans l’inimaginable. Les deux protagonistes s’attellent à une joute verbale sans concessions et de haute volée, échangent sur leurs leurs écrits, le sens à donner aux phrases, leur rapport au monde et aux autres. Ils font l’expérience de l’altérité. “Tu ne peux pas comprendre la poésie si tu ne sais pas regarder”, met en garde Nicolaï. Peu à peu, au détour d’un vieux tee-shirt, de l’odeur d’un gâteau, d’une musique entendue se dessine le portrait d’un jeune homme, qui déjà enfant avait sa perception du monde. Un attachement viscéral aux adjectifs, son exigence du mot juste, “nous attraperons chacun les mots de l’autre, chère mère, ne le vois-tu pas ?”

L’auteure lui donne le rôle d’une ombre omnisciente, mais la mère ne peut se représenter le lieu d’où il parle. Dans un jeu de questions et de réponses, le couple ressoudé par l’esprit et l’imaginaire abordent des réflexions existentielles : qu’est-ce être une bonne mère ? Comment communiquer en dehors du livre en train de s’écrire ? L’enfant avait-il trouvé un ennemi parfait en lui-même ? Après la perte, que reste-t-il d’indispensable ? Doit-on vivre d’illusions pour supporter l’inconcevable ? Où se situent l’utile et l’inutile ?
A la question : “Que peut la littérature ?”, Jean-Paul Sartre répondait : “En face d’un enfant qui meurt, “la Nausée” ne fait pas le poids.”  Yiyun Li est souvent à court de mots face à ce fils pertinent et créatif, mais intransigeant et insatisfait. Pourtant elle en sonde chaque cavité, explore les strates des signifiants, construit un infra-langage pour tenter de dire le ravage.

Le lecteur ne doit pas être effrayé par ce jeu de duettistes vivant et nullement mortifère. Face à un sentiment incommunicable, elle répare l’irréparable, nous faire apparaître un enfant qui a décidé de mourir et nous le rend présent. Cette élégie leur appartient, un espace entre la vie encore et la mort déjà. Où le lecteur est admis, réceptionniste d’un malheur insondable sublimé par des syllabes, des noms communs, des adverbes ; l’alchimie d’une brève vie en mémoire de Vincent Kean Li (2001-2017).

“La Douceur de nos champs de bataille”, Yiyun Li, traduit de l’américain par Clément Baude – Belfond, 158 pages, 20 euros

Lire: Rencontre avec Audur Ava Ólafsdóttir, Prix Médicis étranger 2019

Yiyun Li, la bio

yiyun li
Yiyun Li ©John D. & Catherine T. MacArthur Foundation

Yiyun Li est née en 1972 et a grandi à Pékin avant de s’installer aux États-Unis en 1996 pour ses études de médecine. Diplômée en immunologie, elle décide de se consacrer à l’écriture après la parution de son recueil de nouvelles Un millier d’années de bonnes prières (Belfond, 2011 ; 10/18, 2015), qui lui vaut d’être immédiatement saluée par la critique américaine et de figurer dans la liste des meilleurs jeunes auteurs du magazine Granta. Après Un beau jour de printemps (Belfond, 2010 ; 10/18, 2011), traduit dans une vingtaine de pays, acclamé par la presse, Plus doux que la solitude (Belfond, 2015), Cher ami, de ma vie je vous écris dans votre vie (Belfond, 2018 ; 10/18, 2019) et Une femme à l’abri (Belfond, 2019), La Douceur de nos champs de bataille est son dernier roman paru chez Belfond. Yiyun Li vit dans le New Jersey avec sa famille.

 

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