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Dans la "Vie rêvée du joueur d’échecs", Denis Grozdanovitch prend la défense de l'esprit ludique. Photo JF Paga

Livre. En ces temps de confinement et de couvre-feu, les échecs connaissent un regain de notoriété avec une récente série télé. Et voici, confirmant cet état, un essai enthousiasmant, follement érudit, délicieusement empli d’humour, “La Vie rêvée du joueur d’échecs” de Denis Grozdanovitch

       Au fil des pages de cette “Vie rêvée du joueur d’échecs”, avec élégance et aussi cocasserie, Denis Grozdanovitch prend la défense de l’esprit ludique et se laisse porter par les pièces de cet échiquier de soixante-quatre cases… 

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Dans la “Vie rêvée du joueur d’échecs”, Denis Grozdanovitch prend la défense de l’esprit ludique. Photo JF Paga

Lorsqu’il se glissa dans le monde des mots et des livres en 2002 avec un “Petit traité de désinvolture”, il confiait que “le bonheur est fait de petits riens qui rendent la vie savoureuse”. Et d’ajouter : “Après une brève carrière sportive, j’ai choisi de gagner ma vie en donnant des leçons de tennis, puis de passer mes après-midi à la Cinémathèque, à marcher, à jouer aux échecs ou à la courte paume, mais sans esprit de compétition à outrance. J’estime avoir mené une vraie vie de luxe”. Par oubli (ou modestie ?), il n’évoquait qu’en passant cet autre petit rien qui a envahi sa vie quotidienne et dont il fait, une nouvelle fois, livre- oui, enfin, à 74 ans, Denis Grozdanovitch signe “La Vie rêvée du jouer d’échecs”, un essai brillant qui vient après des réflexions sur les rêveurs et les nageurs, l’éternel féminin, la mécanique gestuelle et spirituelle, les minuscules extases ou encore le génie de la bêtise sans oublier les dandys et les excentriques…

En moins de vingt ans, “Grozda”- comme on le surnomme dans la petite République des lettres, a cultivé la discrétion tout en s’y assurant une belle place. Un écrivain grand connaisseur du sport assure qu’”as de la digression, Grozda est un Pic de la Mirandole moderne”– ce Pic (1463- 1494) qui se faisait aussi appeler comte de la Concordia était philosophe, théologien et humaniste, et réputé comme “l’homme qui savait tout sur tout”

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Denis Grozdanovitch. Photo Jf Paga

Ainsi, après avoir cité Clément Rosset : “nostalgie d’un monde clos et rassurant, où tout serait prévu, rationnel et organisé, et qui relève du désir d’une maîtrise fantasmatique de l’existence”, Denis Grozdanovitch annonce, en ouverture de “La vie rêvée…” : “Il fut un temps où je dus subir une sérieuse dépendance au jeu d’échecs. A cette époque, je subvenais à mes besoins en donnant deux à trois heures de leçons de tennis chaque matin, je déjeunais succinctement puis, vers deux heures de l’après-midi, je me rendais ponctuellement à mon club…” Au dernier étage de l’immeuble de la place des Ternes à Paris, il retrouvait “les tueurs de temps”, ceux qu’on appelle aussi “les pousseurs de bois”… Ceux qui sont dévorés par le seul plaisir de jouer. Jouer pour jouer, simplement, tous sont des “homo ludens”. Tous pour le plaisir ludique… Tous en lutte contre les soucis de l’existence.

Leur terrain de jeu ? Un échiquier de soixante-quatre cases. Avec des pièces (un roi, une dame, deux fous, deux cavaliers, deux tours, huit pions), des pièces mineures, des pièces lourdes, des blanches, des noires… Les joueurs, ces “tueurs de temps” comme les désignait l’écrivain Restif de La Bretonne (1734-1806) ? Grozdanovitch : “Un dénominateur commun nous rassemblait sous une même caractérologie : une tenace nostalgie, quasi névrotique, pour l’insouciance enfantine : ce que, je le compris très vite, les figurines échiquéennes palliaient efficacement en tant que jouets pour adultes

Oui, jouer, une addiction, ce qui risque d’advenir à nombre de personnes qui, pendant cette période de confinement “covidien” et de récente diffusion de la série télé “Le Jeu de la dame” sur Netflix ! Certain.e.s comme “Grozda” reviendront, demain, après-demain, à la modération, ayant résisté aux marionnettes échiquéennes, d’autres plongeront dans ce jeu qu’on appelait “la boxe juive”… Encore d’autres, peut-être, se lanceront dans des matchs contre la machine, contre l’Intelligence artificielle… Au fil des pages de cette “Vie rêvée du joueur d’échecs”, avec élégance et aussi cocasserie, l’auteur prend la défense de l’esprit ludique et fait défiler Stefan Zweig, Milan Kundera ou encore Jorge Luis Borges et même Lewis Carroll et son “Alice au pays des merveilles” et le passage de l’autre côté du miroir.

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Denis Grozdanovitch. Photo Jf Paga

Il rappelle également que le jeu des échecs a été servi par des génies– des attaquants, des défenseurs, et qu’il n’est pas lié à la géopolitique : il y eut les champions yougoslaves dans les années 1960, un Indien (Vishwanathan Anand) champion du monde en 2000, des Soviétiques (Tal, Spassky, Karpov, Kasparov,…), un Américain (Bobby Fischer), un Norvégien (le Norvégien Magnus Carlsen, champion du monde depuis 2013)… avec la pionnière hongroise Judith Polgar ou encore la Chinoise Ju Wenjun, championne du monde 2020, des femmes aussi- mais depuis peu et, selon des estimations, elles ne seraient que 12% de la totalité des pratiquants…

Et, petit sourire, “Grozda” ne manque pas de pointer les “kibitzer”, ces personnes réunies autour de l’échiquier, spectateurs aux délicieux commentaires, rivalisant les uns les autres pour être le meilleur “besserwisser”– celui qui sait mieux que les autres, ce commentateur qui, toujours, refusera de “se mettre lui-même en lice” et “se contente de faire régulièrement des commentaires sarcastiques et si possible désobligeants”.

Et c’est ainsi que Denis Grozdanovitch est grand– parce que, comme Niels Holgersson “sur le dos de l’oie Akka, merveilleusement soulevé loin au-dessus des soucis triviaux de l’existence ordinaire”, il se laisse porter par les pièces de cet échiquier de soixante-quatre cases…

Serge Bressan

livre "la vie revee du joueur d'échecs"EXTRAIT   

  “J’ai souvent pensé, et cela depuis mes premiers pas dans le dédale magique des soixante-quatre cases, que les figurines de bois stylisées qui peuplent les recoins les plus mystérieux de l’échiquier- y évoluant avec grâce ou maladresse selon les compétences et l’inspiration de leurs manipulateurs- n’étaient autres que des succédanés de marionnettes, qu’à l’instar des dieux, comme le dit Montaigne, nous “agitons à toutes mains” nous aussi, pour nous donner la merveilleuse illusion de régner sur le petit peuple, fut-il le plus fantasmatique et le plus dérisoire qui soit…”

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