Toutes les musiques de We Culte. À 76 ans, Robert Plant poursuit une trajectoire singulière, loin de l’héritage tonitruant de Led Zeppelin. Entouré d’un collectif folk britannique mené par la lumineuse Suzi Dian, l’ex-chanteur du légendaire groupe dévoile Saving Grace, un album de reprises habitées et profondément humaines. Onze chansons qui s’éloignent définitivement du mythe pour atteindre une forme rare de grâce musicale.
Robert Plant : Avec Saving Grace, le musicien atteint une forme d’accomplissement personnel, libérée de toute contrainte commerciale ou mythologique.

Trente ans après la séparation de Led Zeppelin, dont l’ombre plane toujours sur l’histoire du rock, Robert Plant continue d’échapper à toute tentation de repli ou de célébration nostalgique.
Avec Saving Grace, paru sur le label Nonesuch, le chanteur britannique prolonge une mue entamée dès le début des années 1980 : celle d’un artiste animé par le goût du déplacement, de l’exploration et de la collaboration. Enregistrées avec un groupe de musiciens folk réunis durant le confinement en Angleterre, ces onze reprises s’inscrivent pleinement dans cette trajectoire singulière. Plus qu’un album solo, Saving Grace est une œuvre collective, humble et profondément habitée.
Dans la lignée des projets récents de Robert Plant — de Band of Joy à ses albums avec Alison Krauss — Saving Grace pousse encore plus loin l’idée d’effacement. Présenté sous le nom de Robert Plant with Suzi Dian, le disque ressemble moins à une œuvre d’auteur qu’à un espace commun. C’est un album de présence, fait de silences habités, de respirations, de voix qui s’écoutent.
Folk, blues, gospel et traditions anglo-américaines s’y croisent sans jamais se heurter. Le son est dépouillé, presque ascétique, mais jamais pauvre. Banjo, guitare, violoncelle, percussions légères et harmonies vocales composent un paysage sonore d’une grande densité émotionnelle. Les morceaux s’installent au fil de l’écoute sans jamais forcer leur présence.
Au centre de cette alchimie, Suzi Dian s’impose comme une révélation majeure. Sa voix, d’une pureté cristalline, frappe par son naturel et sa précision. À l’heure où la technologie corrige les faiblesses de tant de chanteurs, Suzi Dian rappelle que la justesse la plus émouvante demeure celle de l’émotion nue.
Elle n’est pas une simple choriste : elle partage les lignes vocales, mène parfois le chant et apporte à l’album une lumière douce mais essentielle. Robert Plant, loin de toute domination, s’efface avec élégance, acceptant le dialogue et l’égalité.
L’exigence instrumentale est à la hauteur de cette ambition. Matt Worley, au banjo, détourne les usages traditionnels pour en explorer les possibilités harmoniques et texturales. Tony Kelsey, à la guitare, privilégie une approche minimaliste, attentive aux silences. Oli Jefferson, aux percussions, impose une rythmique discrète mais essentielle, tandis que Barney Morse-Brown, au violoncelle, confère à l’ensemble une profondeur presque méditative. Chaque instrument trouve sa place dans une architecture sonore fondée sur la retenue.
Ouverture contemplative, Chevrolet installe une atmosphère de voyage intérieur. La voix grave et apaisée de Plant invite à une écoute attentive. As I Roved Out, ballade traditionnelle, est revisitée avec sobriété : les voix de Plant et Dian s’entrelacent dans une temporalité suspendue, soutenues par des percussions battant comme un cœur lent.
L’optimisme hippie de It’s a Beautiful Day Today (Moby Grape) se transforme ici en une douce mélancolie portée par des harmonies vocales d’une intensité rare. Moment clé du disque, Soul of a Man, chanté par Matt Worley, métamorphose ce blues centenaire en méditation sur la foi, la souffrance et la fragilité humaine.
Presque murmuré, Ticket Taker illustre à lui seul l’esthétique de l’album. Sommet émotionnel, I Never Will Marry, quasi a cappella, redonne à cette ballade du XVIIᵉ siècle une intensité primitive. Interprété par Suzi Dian, Higher Rock prend des allures de prière, sa voix cristalline en révélant toute la profondeur spirituelle.
Everybody’s Song constitue le moment le plus tendu et énergique du disque, rappelant en sourdine l’héritage rock de Plant. Enfin, Gospel Plough clôt l’album de manière quasi liturgique : le collectif s’efface progressivement, laissant place à une impression de communion silencieuse.
Avec Saving Grace, Robert Plant atteint une forme d’accomplissement personnel, libérée de toute contrainte commerciale ou mythologique. En mettant sa notoriété au service de Suzi Dian et en s’entourant de musiciens d’une grande finesse, il transforme son immense héritage en acte de transmission. Saving Grace est une œuvre humble, profonde et profondément habitée. Faites passer…
Jean-Christophe Mary
- Robert Plant Saving Grace (Nonesuch/ Warner)





