Le Book club de We Culte. Dans « Grand prince », un roman aussi tendre que malicieux, Alexia Stresi rend hommage à sa grand-mère paternelle. Mais, avec humour et tendresse, elle nous raconte aussi la renaissance d’une femme au crépuscule de sa vie. Émouvant et épatant !
Alexia Stresi rend hommage à sa grand-mère paternelle dans « Grand Prince », un petit bijou plein de tendresse

On ne peut pas dire que le moral de Simone Guillou soit au beau fixe. Si elle sait bien qu’à 85 ans elle est plus proche de la fin que du début, elle commence surtout à être gagnée par une forme de lassitude.
Certes, elle fait encore l’effort de se lever, de s’habiller, de se pomponner un peu, mais sa vie sociale est proche du néant. Il y a bien sa copine Marthe, toujours prête à lui remonter le moral, son fils Thierry qu’elle se fait une fête de voir, même s’il donne la priorité à sa vie professionnelle et sa petite-fille qui aime bien lui raconter ses petits secrets au téléphone, mais cela ne remplit pas ses journées.
Simone le reconnaît elle-même : « ses plaisirs se sont réduits comme peau de chagrin. Elle se retrouve souvent à la peine dès le matin. » Il lui arrive même de parler à son lait dans sa casserole : « aujourd’hui je n’ai courage à rien. » Elle a développé ce qu’elle appelle sa « chappe », cette lourdeur qui l’empêche parfois de se lever. Et puis il y a cette petite phrase qui tourne en boucle : « À quoi bon, ma cocotte ? »
Pourtant, un matin de septembre, tout bascule. Simone découvre que son crapaud en ciment a disparu. Celui-là même que René, son défunt mari, avait acheté à Figueras lors de leurs seules vacances communes en Espagne. La bestiole faisait son poids, environ 80 kilos, et ornait la bande de pelouse située devant leur maison de Barthon-en-Retz.
Le gendarme Descote se retrouve face à une enquête pour le moins originale. Pour lui, il s’agit plutôt d’une grenouille que d’un crapaud – « la peau du dos. Verruqueuse chez le crapaud, lisse chez la grenouille… Là, aucune verrue, donc grenouille ! » Mais ce détail ne lui permet pas davantage de trouver la piste d’un suspect. Comment transporter 80 kilos de ciment ? « Pas un truc qu’on prend sous le bras ou qu’on balade à mobylette… »
L’affaire prend une tournure inattendue avec l’arrivée d’une carte postale de Venise : « Chère Simone, J’ai toujours eu envie de visiter Venise. Vous savez quoi ? En vrai, la ville est encore plus belle que dans mes rêves ! Je pense souvent à vous et vous embrasse. Votre crapaud. »
On se dit alors que le voleur a dû voir Le Fabuleux Destin d’Amélie Poulain et penser à son nain de jardin voyageur. Quoiqu’il en soit, ce coup de pouce du destin va secouer Simone.
En l’honneur de cette missive italienne, elle essaie de cuisiner une pizza. Même si ce n’est pas franchement une réussite, elle se félicite de son initiative. « Ne t’inquiète pas, ma fille, continue-t-elle de se rassurer, prends ce qu’il y a de bon à prendre, fais-toi bien, personne d’autre ne t’en fera. »
D’autres cartes suivent. De Sète : « Je suis venu voir monsieur Soulages. Lui professe que c’est dans le noir qu’il faut chercher la lumière. Qu’en dites-vous ? Moi, je trouve ça beau. » Du Ladakh : « Je suis venu disperser mes mantras au vent. Certains s’adressent au monde, d’autres à vous. Vous voyez, vous êtes dans mes pensées. J’espère être parfois dans les vôtres. Je vous embrasse. »
À chaque fois qu’un courrier arrive, il stimule l’imagination de Simone, la pousse à entreprendre de nouvelles activités, à lancer de nouveaux projets.
Avec sa prose vive, pleine d’humour et de justesse, Alexia Stresi emporte son lecteur. Mieux même, en alternant les points de vue – le gendarme, l’amie, le neurologue, la bibliothécaire – elle construit un récit choral attachant.
Son écriture sait saisir les petits riens du quotidien, les gestes qui sonnent creux, la vitre imaginaire derrière laquelle Simone s’est réfugiée pour ne plus souffrir.
Après Des lendemains qui chantent – hommage à ses grands-parents maternels –, elle rend hommage à sa grand-mère paternelle dans ce petit bijou plein de tendresse qui démontre la justesse de la théorie de sa petite-fille : « on a une fiction cachée dans nos vies. Une réalité augmentée qui nous est propre, une plus grande version de nous-mêmes. »
Les dernières pages, qui dévoilent le pot aux roses, sont particulièrement réussies. On referme Grand Prince le sourire aux lèvres, réconcilié avec l’idée qu’il n’est jamais trop tard pour se réinventer. Même à 85 ans. Surtout à 85 ans.
Henri-Charles Dahlem
- Grand prince, Alexia Stresi. Éditions Flammarion. Roman 288 p., 21 €. Paru le 14/01/2026

- Retrouvez cet article ainsi que l’ensemble des chroniques littéraires de Henri-Charles Dahlem sur le site Collection de livres.
A propos de l’autrice

Alexia Stresi est une actrice, scénariste et romancière née le 11 septembre 1971 à Nantes. Elle grandit au sein d’une famille d’artistes, sa mère étant une danseuse classique, son grand-père ayant été chanteur d’opéra et sa grand-mère étant pianiste. La jeune fille fait une classe préparatoire puis elle obtient une licence d’allemand et une licence en philosophie.
Alexia Stresi s’imprègne de l’univers du cinéma grâce au cinéaste Costa-Gavras, chez qui elle travaille pour payer ses études. Passionnée, elle change de voie part étudier l’écriture de scénarios à Prague, à l’Académie du film. Elle traverse ensuite l’Atlantique pour passer un master d’écriture de scénarios à la Columbia University de New-York. Alexia Stresi est admise pendant un an à la villa Medicis (l’Académie de France à Rome), puis elle complète sa formation avec le cours Florent, à Paris.
La scénariste coécrit pendant un temps des longs-métrages avec le cinéaste tchèque Miloš Forman. En 2000, elle signe scénario de Sans Plomb de Muriel Teodori, puis en 2002 celui de The Piano Player. Elle ensuite des scénarios de téléfilms tels que Courrier posthume, réalisé en 1996 et Amour fou, tourné en 1997.
Alexia Stresi a tôt fait de passer devant la caméra. Elle fait ses débuts dans la Petite Apocalypse, sorti en 1993, puis dans Grande Petite, l’année suivante. C’est le film surtout le film Trop (peu) d’amour de Jacques Doillon qui la révèle au grand public en 1998. Alexia Stresi apparaît au cinéma jusqu’en 2012 dans divers films : Total Western, en 2000, Le Quatrième Morceau de la femme coupée en trois, en 2007, Sagan, en 2008 et Mes Héros, en 2012.
En 2017, l’actrice publie son premier roman, Looping, qui est retenu dans la sélection finale du prix Goncourt du meilleur roman et couronné du Grand Prix de l’héroïne Madame Figaro. Suivront Batailles (2021), Des lendemains qui chantent (2023) et Grand prince (2026).
Côté vie privée, Alexia Stresi est la compagne de l’acteur François Berléand, qu’elle rencontre en 2000, sur le tournage du film d’horreur Promenons-nous dans les bois. Ils se mettent en couple quatre ans plus tard. Ensemble, ils donnent naissance aux jumelles Adèle et Julie, qui voient le jour en décembre 2008.
de Batailles (2021). (Source: Gala / Éditions Stock / Wikipédia)





