Toutes les musiques de We Culte. Avec Rite cruel, son nouvel album, Bernard Lavilliers reprend la route, de Kinshasa à Rio, pour raconter un monde traversé par les guerres, les fractures et les incertitudes. Mais derrière la colère et la lucidité, le chanteur continue de défendre une conviction intacte : les mots et la musique restent des armes pour résister, partager et préserver l’espoir. Un album lucide et généreux, où la chanson devient un acte de résistance, une façon de tenir debout.
Bernard Lavilliers : Chez lui, la résistance commence souvent par une chanson. Quelques mots bien choisis, une mélodie qui s’insinue, un rythme qui entraîne : il n’en faut parfois pas davantage pour remettre les idées en mouvement.
Il y a chez Bernard Lavilliers une fidélité qui ne ressemble jamais à une habitude. Depuis ses premiers disques, le chanteur n’a cessé de regarder au-delà des frontières, de se frotter aux soubresauts de l’Histoire et de chercher, dans les musiques du monde, de nouvelles façons de raconter le sien. Le temps passe, les paysages changent, les certitudes s’effondrent, mais l’homme poursuit sa route. Avec Rite cruel, il signe un album à l’image de cette trajectoire : libre, inquiet, indocile.
Dès les premières notes, le ton est donné. « Il faut être coriace pour tenir », chante-t-il. Une phrase qui sonne comme un avertissement autant que comme un encouragement.
Car l’époque n’incite guère à la légèreté. Les guerres s’enlisent, les rapports de force se durcissent, les démocraties se fragilisent et la planète semble chaque jour un peu plus vulnérable. Lavilliers ne détourne pas les yeux. Il préfère regarder le réel en face, quitte à en rapporter quelques éclats coupants.
Sa musique cherche une issue, une respiration, un moyen de ne pas céder au découragement. Chez lui, la résistance commence souvent par une chanson. Quelques mots bien choisis, une mélodie qui s’insinue, un rythme qui entraîne : il n’en faut parfois pas davantage pour remettre les idées en mouvement.
Le monde pour horizon
Pour nourrir cette exigence, Bernard Lavilliers a besoin de partir. Paris ne lui suffit pas, pas plus que les souvenirs accumulés au fil d’une carrière qui l’a conduit sur tant de routes. Pour Rite cruel, il a retrouvé Rio de Janeiro et Kinshasa, deux villes qu’il connaît depuis longtemps.
Dans les rues de Kinshasa, les moteurs grondent, les réparateurs s’activent, les activités se poursuivent jusque tard dans la nuit. À ce tumulte contemporain répond une mémoire musicale, celle de la rumba congolaise, de Tabu Ley Rochereau et des guitares qui ont accompagné ses découvertes d’autrefois. Entre nostalgie et observation, le musicien capte les vibrations d’une cité qui ne cesse de se réinventer.
À Rio, le regard se fait plus mélancolique. Loin des plages éclatantes et des clichés touristiques, Rio no inverno saisit une ville voilée de brume, presque effacée par son propre paysage. La beauté n’y disparaît pas : elle se dérobe, devient plus fragile, plus secrète. Il suffit parfois de changer de saison pour découvrir un autre visage d’un lieu que l’on croyait connaître.
Des mots contre la brutalité
Toutefois, l’ailleurs ne protège pas des inquiétudes qui traversent notre époque. Dans Rite cruel, les paysages intérieurs se chargent aussi des images de guerre, des violences politiques et des menaces qui pèsent sur l’avenir.

Avec Ligne de feu, Lavilliers rapproche les tranchées de la guerre en Ukraine de celles de la Première Guerre mondiale. Les technologies ont changé, les drones ont remplacé d’autres armes, mais les hommes continuent de mourir dans des paysages de boue et de peur.
Pour faire entendre cette permanence tragique, le chanteur convoque aussi la littérature. La Berceuse des enfants d’Europe, texte écrit pendant la Résistance par un poète connu sous le pseudonyme de Louis Cauchois, fait résonner la voix d’une mère auprès de son enfant, tandis que le bruit des armes persiste au loin.
Cette chanson venue du passé acquiert une résonance saisissante dans le présent. Les générations changent, les conflits se déplacent, mais l’angoisse de ceux qui voient grandir les enfants dans un monde menacé demeure.
C’est peut-être là que se révèle le sens de ce Rite cruel. Le titre porte en lui une forme de lutte, presque une obstination à faire de l’écriture un acte de résistance. Les mots deviennent une manière de ne pas abandonner le terrain à la violence, de préserver une pensée, une sensibilité, une capacité d’indignation.
Dans À vendre, Lavilliers dresse ainsi l’inventaire d’un monde où tout semble pouvoir se négocier, jusqu’à la guerre, au pouvoir et à l’espoir lui-même. La chanson prend les allures d’une mise en accusation : que restera-t-il de nos valeurs si tout devient marchandise ?
Une colère qui n’éteint pas la tendresse
Et puis il y a l’amour. Dans Les Belles Chansons d’amour, le chanteur se retourne vers ces mélodies sentimentales des années 1960 et 1970, dont la simplicité garde pour lui une saveur particulière. Une façon de rappeler que la chanson populaire n’a pas besoin de grands discours pour toucher juste. Quelques notes, une émotion sans apprêt, et voilà que ressurgit une part de nous-mêmes.
Un album où le rock côtoie les couleurs brésiliennes, les pulsations africaines et les envolées orchestrales. La musique conserve ce mouvement qui constitue depuis toujours l’une des signatures de Lavilliers : ne jamais se laisser enfermer dans un seul territoire.
Avec Rite cruel, Bernard Lavilliers ne prétend pas apporter de réponses définitives aux désordres du temps. Il préfère maintenir les questions ouvertes, faire circuler les émotions, réveiller les consciences sans renoncer au plaisir des sonorités qui se croisent pour mieux aller vers l’autre.
Telle est sa manière lucide et sensible de continuer à regarder le monde, à s’en émouvoir, à chercher des raisons d’espérer malgré ce qui menace.
Victor Hache
- Album Rite cruel – Bernard Lavillilers. Barclay/Universal music.
- En tournée en 2027, avec deux concerts au Zénith de Paris les 4 et 5 mars.





