Hommage/Marjane Satrapi. Autrice, réalisatrice, illustratrice et militante, Marjane Satrapi est morte à l’âge de 56 ans. Révélée au monde par l’imense succès de la bande dessinée Persepolis, elle avait transformé son histoire personnelle en récit universel, racontant l’Iran, l’exil et la quête de liberté avec une rare force narrative. Son œuvre et ses combats ont marqué toute une génération.
Marjane Satrapi : c’est bien davantage qu’une autrice de bande dessinée qui disparaît. C’est une conscience, une voix, une silhouette familière du débat public français et international. Une femme qui, pendant plus de vingt ans, n’a cessé de raconter son pays, l’Iran et de défendre la liberté.
Il y a des artistes dont l’œuvre dépasse largement le cadre de leur discipline. Marjane Satrapi était de ceux-là.
À l’annonce de sa mort, à l’âge de 56 ans, jeudi 4 juin, c’est bien davantage qu’une autrice de bande dessinée qui disparaît. C’est une conscience, une voix, une silhouette familière du débat public français et international. Une femme qui, pendant plus de vingt ans, n’a cessé de raconter son pays, de défendre la liberté et de rappeler que derrière les slogans politiques se cachent toujours des vies humaines.
Son entourage a annoncé son décès en évoquant une femme « morte de tristesse », un peu plus d’un an après la disparition de son mari, Mattias Ripa, producteur, acteur et scénariste qu’elle décrivait comme l’amour de sa vie. Ceux qui la suivaient sur les réseaux sociaux avaient perçu depuis des mois la profondeur de ce chagrin. La combattante semblait avoir perdu une partie de sa force.
Pourtant, pendant des décennies, Marjane Satrapi a donné l’impression d’être inépuisable.
Née à Rasht, en Iran, en 1969, dans une famille cultivée et politiquement engagée, elle grandit dans un pays qui bascule brutalement. Enfant de la révolution iranienne de 1979, elle assiste à l’effondrement d’un monde et à la naissance d’un autre, dominé par la République islamique.
Les libertés se réduisent, les opposants disparaissent, les femmes voient leurs droits reculer. Cette expérience fondatrice deviendra la matière première de toute son œuvre.
Adolescente, elle quitte l’Iran pour poursuivre ses études en Autriche. L’exil sera l’une des blessures de sa vie, mais aussi l’un de ses principaux moteurs créatifs.
Car Marjane Satrapi appartient à cette génération d’Iraniens qui ont dû apprendre à vivre entre plusieurs mondes : attachés à leur pays d’origine sans pouvoir y vivre librement, intégrés à l’Occident sans jamais cesser de regarder vers Téhéran.
Lorsqu’elle s’installe définitivement en France en 1994, rien ne laisse encore présager l’immense succès qui l’attend.
Au tournant des années 2000 paraît Persepolis. La bande dessinée surprend immédiatement. D’abord par son esthétique : un noir et blanc radical, presque austère. Ensuite par son ton : drôle, tendre, parfois féroce, toujours sincère. Enfin par son sujet.
À travers le regard d’une petite fille devenue jeune femme, Satrapi raconte l’histoire récente de l’Iran avec une simplicité qui la rend accessible à tous.
Le génie de Persepolis réside précisément là. L’autrice ne cherche jamais à donner une leçon de géopolitique. Elle raconte sa grand-mère, ses parents, ses professeurs, ses révoltes adolescentes, ses maladresses. Et c’est cette intimité qui permet aux lecteurs du monde entier de comprendre ce que signifie vivre sous un régime autoritaire.
Le succès est fulgurant. Traduit dans des dizaines de langues, vendu à des millions d’exemplaires, l’ouvrage devient une référence mondiale de la bande dessinée autobiographique. Pour beaucoup de lecteurs occidentaux, Persepolis constitue même la première véritable rencontre avec la société iranienne contemporaine.
En 2007, elle adapte elle-même son œuvre au cinéma avec Vincent Paronnaud. Le film d’animation, fidèle à l’esprit de la bande dessinée, conquiert le Festival de Cannes et remporte le Prix du Jury. Une nouvelle fois, son histoire personnelle devient universelle.
D’autres projets suivent. Poulet aux prunes, sans doute son œuvre la plus poétique, confirme son talent de conteuse. Puis viennent le cinéma, l’illustration, les collaborations artistiques. Satrapi ne cesse d’explorer de nouveaux territoires tout en restant fidèle à son regard : celui d’une femme qui observe les absurdités du monde avec une ironie mordante.
Car ce qui frappait chez elle n’était pas seulement son talent. C’était sa liberté.
Dans un paysage médiatique souvent polarisé, Marjane Satrapi refusait les simplifications. Elle dénonçait sans relâche les crimes du régime iranien, tout en rappelant que l’Iran ne pouvait être réduit à ses dirigeants. Elle défendait les femmes iraniennes sans accepter que leur combat soit récupéré à des fins idéologiques. Elle revendiquait son attachement à la France tout en critiquant certaines de ses incohérences diplomatiques.
Son refus de la Légion d’honneur, en 2025, illustre parfaitement cette indépendance d’esprit. Là où d’autres auraient vu une consécration, elle préféra y voir une occasion d’exprimer un désaccord politique. Fidèle à elle-même, elle transforma une distinction prestigieuse en prise de position.
Ces dernières années, lors du mouvement « Femme, Vie, Liberté », son rôle a pris une dimension nouvelle. Elle n’était plus seulement une artiste reconnue. Elle devenait l’une des porte-parole morales d’une génération d’Iraniens en lutte contre la répression. Son nom circulait dans les manifestations, les tribunes, les débats. Sa parole comptait parce qu’elle n’avait jamais cessé d’être cohérente.
Elle aura contribué à modifier le regard de millions de personnes sur l’Iran. Elle aura montré qu’un récit personnel peut parfois expliquer l’Histoire mieux qu’un traité politique. Elle aura prouvé qu’il est possible d’être à la fois artiste populaire et intellectuelle engagée, créatrice reconnue et citoyenne indocile.
Victor Hache





