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Eric Fottorino publie "Marina A" (Gallimard). Photo © Getty / Jean-Marc ZAORSKI

Livre. Journaliste et écrivain, Eric Fottorino publie “Marina A”, un récit dans lequel il s’interroge sur l’autre et notre rapport à l’humanité. Au fil des pages, on y découvre le personnage clé du livre, Marina Abramovic, artiste performeuse serbe, pionnière de l’art corporel, qui va submerger un homme au mitan de son existence conventionnelle.

Ce récit est la rencontre virtuelle d’un homme et d’une artiste dans un monde racorni où la peur courbe l’itinéraire d’une vie que l’on pensait tracée. “Marina A” rebat les cartes, oblige à regarder en face sans cligner les yeux

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Eric Fottorino publie “Marina A” (Gallimard). Photo © Getty / Jean-Marc ZAORSKI

Alors qu’il est en voyage en famille à Florence, Paul Gachet médecin orthopédiste qui soigne les corps abîmés, découvre au détour des ruelles, une immense affiche qui le bouleverse, un visage noir et fixe. “Une immense photo la représentait les cheveux tirés en arrière, la bouche recouverte d’une feuille d’or”. Une présence immobile, une apparition qui détourne cet homme de ses certitudes pour en révéler la vulnérabilité. Il découvre un monde comme on découvre la foi, l’altérité fait irruption dans sa vie.

En exergue de “Marina A”, Eric Fottorino reprend cette citation du peintre Pierre Soulages : “c’est ce que je trouve qui me dit ce que je cherche.” Le narrateur lui ne cherche plus rien, sa quête est celle d’un quotidien sans péripétie auprès d’une femme Maud et une fille Lisa, le casque vissé sur les oreilles comme les adolescents de son âge.

Ils ne se parlent plus non parce qu’ils n’ont plus rien à se dire mais parce que l’habitude a couvert de rouille les intentions et les mots non-dits. Pas de malentendu non plus, juste une sournoise incommunicabilité qui s’insinue au fil des jours que rien ne vient troubler.

Puis c’est le choc. La découverte de Marina Abramovic. A Florence, entre les marbres de Michelangelo, les peintures de Botticelli et quelques spécialités italiennes arrosées de chianti, cette femme s’impose comme un éveil. Une apparition. Elle n’est pas sans douleur. Marina Abramovic foudroie le narrateur et bouscule le lecteur. Ses créations artistiques sont déroutantes, parfois crues et cruelles. Sa vie est tout entière dévolue à dénoncer par le corps, la part sombre de l’homme et le lien à un autre , qui n’est pas son pareil.

Performances toujours plus spectaculaires parfois au risque de sa vie, Marina tend aux limites du supportable seule ou avec Ulay son compagnon: “Plusieurs fois je pensai faire demi-tour, mais une force plus grande m’incitait à poursuivre. Les scènes se succédaient, choquantes, intrigantes , dérangeantes”

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Eric Fottorino

Les performances radicales de Marina Abramovic viennent solder l’existence immobile, calme et évidente du narrateur.  Il n’est ni mauvais, ni bon, s’efforce d’être un père de famille, mari sans faute, cloîtré dans son individualisme, justifié par un quotidien trop bien rôdé. Marina A lui révèle la vacuité d’une vie sans engagement.

Mais cette rencontre avec l’artiste prend un autre dimension lorsqu’elle vient se percuter avec les conséquences de la crise sanitaire et les contraintes du confinement. Le docteur Gachet perd l’équilibre. Il est comme ses concitoyens, collègues, amis, assigné à résidence, mais lui ne peut plus bouger, ou à peine, du lit au canapé.

Atteint d’un mal sans cause connue, il est incapable de se mouvoir sans ressentir des vertiges invalidants. Il ne tient plus debout. Alors qu’est venu bousculer Marina A ? Elle a griffé dans sa chair son empreinte. Comme elle, il va devoir  plonger dans ses entrailles, sonder son intime rapport à soi, aux autres.

Ce récit est la rencontre virtuelle d’un homme et d’une artiste dans un monde racorni où la peur courbe l’itinéraire d’une vie que l’on pensait tracée. Marina A. rebat les cartes, oblige à regarder en face sans cligner les yeux: “La douleur qu’inflige l’art quand sa beauté irregardable vous assomme”

livre marina aPuis un beau jour de printemps, alors que le monde est sous cloche, le narrateur entend au détour d’une phrase cet : “après vous”, formule de politesse de moins en moins usitée. C’est ainsi qu’il prend conscience de l’indispensable proximité des êtres dans une société calfeutrée qui le proscrit.

Peut-on construire une civilisation sur ces deux mots qui contiennent le souci de l’autre ? C’est ce que cet homme découvre, dans la voie incarnée par Marina A. C’est un récit d’apprentissage, où l’on se souvient que l’autre n’est pas autrui et qu’autrui n’est pas seulement un alter ego. “Il est  ce moi que je ne suis pas” Levinas

Véronique Sousset

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