Eliot Ruffel : la voix juste d’une jeunesse cabossée

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Eliot Ruffel : la voix juste d’une jeunesse cabossée. Photo/DR

Le Book club de We Culte. Avec Pilote automatique Eliot Ruffel confirme ce que son premier roman laissait déjà pressentir : il est l’un des écrivains les plus justes pour dire les petites et les grandes misères de la jeunesse d’aujourd’hui.

Eliot Ruffel : son roman « Pilote automatique » dit mieux qu’une étude sociologique ce que vivent ces enfants nés avec le siècle. La première génération depuis longtemps à se dire qu’elle pourrait vivre moins bien que la précédente.

Eliot Ruffel : « Pilote automatique »

Oscar est incrédule. Quand son frère Clément est parti, ses parents n’ont pas apprécié. Mais chaque fois qu’il revient, ils lui font la fête. Surtout ce dimanche où il vient annoncer son prochain mariage. Le champagne sort du frigo, le père prend le fils aîné dans ses bras, la mère rayonne. Et Oscar, lui, rigole « dans un spasme étouffé, discret ».

On sent une pointe de jalousie vis-à-vis de l’aîné à qui tout semble réussir. Car pour Oscar, le quotidien n’est pas vraiment rose. Clément parle de sa vie en disant « on » — on va prendre un chat, on gagne bien notre vie, on va se marier. Oscar, lui, dit « je ». Et ce « je » livre de l’électroménager.

Il se lève tôt, passe par la porte de côté du hangar peint en jaune et bleu électrique avec son slogan brodé au dos du polo : « Branchés sur vos envies ». Il déballe les frigos, retire les polystyrènes, sangle les housses en kevlar pour que les surfaces ne se rayent pas. « Je me lève cinq jours par semaine depuis cinq mois pour livrer avec Kamel et Marco, à parcourir la région coincé entre un pare-brise et un siège que je sens s’affaisser sous le poids de mes os. »



Un constat posé avec la précision d’un livreur qui range ses machines dans l’ordre des tournées. Ce qui sauve ces journées usantes, c’est Kamel. Kamel roule toujours pied au plancher, met les clignotants « pour la forme mais c’est plus pour lui, pour savoir qu’il les met, pas vraiment pour les autres ». Il sort danser au casino, aime la Danse avec une majuscule, a rencontré Mag sur une piste de bachata et parle d’emménager avec elle.

Avec Kamel, Oscar apprend à serrer les sangles à fond, à ne pas traîner chez les clients, à plaisanter d’une vieille au fond raciste. Avec Marco, les journées s’étirent davantage — il accepte volontiers un verre, discute avec tout le monde. Mais au bout du compte, Oscar fait avec.

Je me retrouve pleinement dans ces descriptions. J’ai moi-même livré de l’électroménager, heureusement limité à un job d’été. Mais je me souviens du poids des Siemens, de ces machines à laver auxquelles on jurerait que le fabricant a ajouté « des parpaings dedans juste pour que ceux qui l’achètent aient l’impression d’avoir fait une bonne affaire ». On sent le vécu à chaque page.

Éreinté, le jeune homme veut tout de même profiter un peu de la soirée, de Toutac et Sanders, ses potes d’enfance. Il s se retrouvent autour d’un jeu vidéo ou plus souvent d’un verre pour refaire le monde qui ne tourne pas très rond.

On avait découvert Eliot Ruffel avec Après ça, qui suivait deux adolescents sur la côte normande confrontés à un drame. Ici, il creuse le même sillon – un drame va se jouer et nous offrir une fin qui va bousculer cette vie – avec une maturité accrue. Il décortique la mécanique répétitive d’une vie terne.

Oscar a vingt-cinq ans, vit encore chez ses parents, dit « pourquoi pas » à tout — boulanger, employé de bureau, faire comme son père — pour ne pas avoir à choisir, pour ne pas se tromper de chemin. « À force de tout aimer, j’ai fini par ne plus avoir de goût. »

Ce roman dit mieux qu’une étude sociologique ce que vivent ces enfants nés avec le siècle. La première génération depuis longtemps à se dire qu’elle pourrait vivre moins bien que la précédente. Le climat anxiogène, les dérèglements, la croissance en berne — tout cela plane en arrière-fond, sans être nommé, comme une météo maussade dont on ne parle plus parce qu’elle est permanente.

Dans ce contexte, croiser Chloé, désormais serveuse au Quick, une fille avec qui Oscar est sorti autrefois et dont il se dit que leur histoire n’est peut-être pas finie, prend des airs d’espoir fragile. « Personne n’avait jamais réussi à cerner Chloé. Même en reconnaissant son odeur parmi mille, il m’arrivait parfois de la regarder et de réaliser qu’elle avait changé, que son visage n’était plus le même. »

Le style de Ruffel est fait de phrases vlogues qui roulent comme les camions sur la nationale, puis de phrases courtes comme un coup de frein. Langage oral, précis. Il note tout — l’odeur de lessive forte chez un client qui rappelle celle de la mère de Toutac, le frigo américain qu’on glisse dans l’encastrement au centimètre près, le gamin Marius qui veut faire un tour sur le diable et à qui Oscar cède, parce que c’est bien.

Eliot Ruffel a vingt-cinq ans, l’âge de son héros. Et il a déjà le talent de ses aînés.

Henri-Charles Dahlem


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A propos de l’auteur

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Eliot Ruffel © Photo Patrice Normand

Eliot Ruffel est né à Saint-Étienne en 2000. Il développe, parallèlement à l’écriture, une activité artistique en photographie et en vidéo. Il est l’auteur du remarqué Après ça (2024). (Source : Éditions de l’Olivier).


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