Le Book Club de We Culte. Élise Lépine signe « Les courants d’arrachement », un premier roman fulgurant qui nous plonge dans le destin tourmenté de Reine, une femme prise au piège des conventions sociales et des tragédies du XXe siècle. Un récit qui mêle intimité brûlante et grande Histoire avec une justesse bouleversante.
Élise Lépine livre ici une fresque romanesque magistrale qui traverse une partie cruciale de notre histoire contemporaine.

Si le roman s’ouvre sur une scène que l’on pourrait penser idyllique, une mère prenant un bain de soleil avec sa fille dans une crique isolée de la côte marocaine, elle va s’avérer comme l’un des derniers chapitres d’un drame poignant. Reine et Rose sont en fait là en pèlerinage.
Pour dérouler le fil de l’histoire, de leur histoire, le lecteur est invité à remonter jusqu’en 1938 du côté de Lisieux. C’est en effet dans la campagne normande que Reine va encaisser un premier choc, la mort de sa mère, ébouillantée par sa lessiveuse. « Elle a compris, en voyant sa mère agoniser dans la pénombre de son coin de cuisine, qu’il valait mieux ne pas se coucher pour attendre la mort. Que crever était une sale affaire. » Désormais, elle saura qu’il faut fuir la mort, toujours, ne jamais se résigner.
Entre dans sa vie Madame Rouge, cette femme providentielle venue du monde bourgeois qui recueille Reine et sa sœur Zélie. Les deux orphelines quittent leur masure pour grandir dans une belle maison. Elles découvrent l’école privée catholique, le confort, un univers impensable.
Mais la guerre arrive. Les menaces se font pressantes sur les familles juives, dont les Rouge. Au moment de fuir, ils sont arrêtés. Les fillettes sont rendues à leur père.
L’existence de Reine bascule une nouvelle fois. De Normandie, elle file au Maroc rejoindre son oncle Roger. Elle intègre une communauté française repliée sur elle-même, étouffante. Il y a Estelle, la tante despote. Il y a Gustave, « le frère maudit » dont le regard la poursuit. Reine rêve de s’émanciper, de choisir enfin sa vie. Mais peut-on vraiment choisir quand on est une femme dans les années cinquante?
Sa soif de liberté et sa naïveté lui font accepter un mariage avec François, un jeune homme qui part presque aussitôt en Indochine. Entre-temps, elle rencontre Jean. C’est l’amour, le vrai, celui qui consume et transforme. Celui aussi qui se cache, qui se vit sur le rocher des condamnés, à marée basse, dans cette crique déserte où les courants d’arrachement tuent les imprudents.
Mais Jean part lui aussi. Et Reine comprend que ces courants d’arrachement ne sont pas qu’une menace océanique. Ils sont la métaphore parfaite de son existence. Toute sa vie, elle aura été emportée par des forces contraires, prise dans des remous qui l’éloignent du rivage. La pauvreté, la guerre, les conventions, les hommes qui décident pour elle.
L’écriture est puissamment sensorielle. Elle étourdit le lecteur sous l’ardeur d’un soleil vorace. On sent la brûlure sur la peau de la mère agonisante, l’odeur du saindoux rance, la tiédeur de la pierre du rocher. Souvenirs et sensations s’associent dans une prose qui happe. Images, odeurs, sonorités: tout est puissant et inoubliable.
La construction très originale du roman joue sur les allers-retours temporels. Des fragments du passé surgissent, piochés dans différentes époques. Cette structure concentre l’attention sur les failles, les moments de bascule.
Le suspense monte inexorablement. On sait dès le début que Reine est sur ce rocher, que la mer monte, que quelque chose va se jouer.
Élise Lépine livre ici une fresque romanesque magistrale qui traverse une partie cruciale de notre histoire contemporaine. La France d’avant-guerre, la Seconde Guerre mondiale, la fin de l’empire colonial: autant de carcans qui ne laissent pas à Reine la possibilité de choisir vraiment.
Ce premier roman démontre une maîtrise impressionnante de la narration et une sensibilité rare qui nous emporte comme son héroïne dans des tourbillons d’émotions qui nous tiennent en haleine jusqu’à la dernière page. Un coup de cœur absolu, une belle découverte de cette rentrée 2026.
Henri-Charles Dahlem
- Les courants d’arrachement Élise Lépine. Éditions Grasset. Premier roman. 342 p., 23 €. Paru le 7/01/2026

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À propos de l’autrice

Élise Lépine est née en 1985 en Haute-Loire. Après avoir été critique littéraire pour Transfuge, Canal+ et Le Journal du Dimanche, elle est aujourd’hui journaliste au Point et chroniqueuse à France Culture, où elle collabore notamment depuis dix ans à l’émission Mauvais Genres. En 2022, elle a publié Rétablir le chaos, un livre d’entretien avec l’écrivain DOA, aux éditions Playlist Society. Les Courants d’arrachement est son premier roman. (Source : Agence Trames / Éditions Grasset)





