jean d'amerique soleil a coudre
Jean d'Amérique publie son premier roman "Soleil à coudre" © Marie Monfils

Livre. Avec « Soleil à coudre », Jean D’Amérique signe un premier roman où souffle un vent de révolte sémantique pour dire le chaos d’un bidonville à Port-au-Prince. Et un personnage, Tête Fêlée, entre en littérature.

Dans « Soleil à coudre », Jean D’Amérique triture les mots, invente un langage d’associations improbables et rayonnantes, crée des images, joue avec les imaginaires. Un long poème sans respiration écrit comme dans un élan de fureur…

jean d'amerique soleil a coudre
Jean d’Amérique publie son premier roman « Soleil à coudre »

Jean D’Amérique est un homme en colère. Indigné contre la puissance de l’argent, la corruption, les enfants sans attaches, les terres gangrénées par la pauvreté et l’impunité. Dans son premier roman « Soleil à coudre », il mène un combat entre Éros et Thanatos. Le sol qu’il laboure de ses mots, c’est la Cité de Dieu, un bidonville de Port-au-Prince. La jeune héroïne, tragique et insubordonnée, se nomme Tête Fêlée ; livrée à elle-même entre un père de substitution et Fleur d’Orange, une mère accablée par l’alcool et les offres marchandes de son corps. De fêlée, elle n’a que son cœur pris par les sentiments pour Silence, la fille d’un professeur du collège.

Pour le reste, elle trace un chemin, celui de la résistance à survivre dans un lieu abandonné sauf de la maffia. Celle-ci règne en maître, fournit les armes, les drogues, multiplie les braquages, honore des contrats avec la mort au bout d’un  Beretta. Pour conjurer la phrase répétée et lancinante de son père, « Tu seras seule. Tu seras seules dans la grande nuit »,  l’enfant écrit son désespoir d’aimer, comment le dire, le faire comprendre à Silence, « en quête d’un asile au bout des lettres ».

En faisant l’expérience de s’immerger dans le récit, le lecteur et la lectrice vont rencontrer un long poème sans respiration écrit comme dans un élan de fureur, de corps à corps charnels, une invitation à exister sans subir la puanteur car l’eau n’arrive pas jusqu’au faubourg délaissé, à entrevoir de la beauté dans la relation à l’autre. Tête Fêlée est une tête qui pense et lorsqu’une autorité – le professeur d’histoire, le père de Silence – souille sa chair, elle redevient la fille de son père. À l’affront, à la « violente irruption dans la chair de son enfance », elle connaît les codes des représailles et le tue. Cet acte va orienter tout le reste de la narration.

jean d'amerique
Jean d’Amérique

La mort rôde dans la cité. Sa mère meurt sous les yeux de son père sommé de l’abattre pour s’être fourvoyée avec un politicien. La loi du plus fort. Jean D’Amérique triture les mots, invente un langage d’associations improbables et rayonnantes, crée des images, joue avec les imaginaires. Il n’est pas dans une posture d’écrivain, il donne à son projet littéraire, à sa raison d’écrire le choix de dénoncer l’insoutenable, la fureur des gangs, la malédiction de naître là sur ce « tas d’immondices » comme Fleur d’Orange. Elle n’aurait jamais donné la vie à sa fille si bébé, elle n’avait été recueillie par un orphelinat.

La littérature peut-elle dévier le cours d’une vie ? Ou la prédestination est-elle inviolable ? Le père de Tête Fêlée n’a pas eu ce dont il rêvait. Avant de mourir lynché par la population – il a tué le caïd du quartier – il lègue à sa fille un tourne-disque et un roman,  » La Vie devant soi », de Romain Gary.  Elle l’emporte avec elle sur le bateau de la dernière chance, elle veut rejoindre les États-Unis et Silence, son « cœur-miroir ». Sans-Mêlé, « un déporté, comme on dit de ceux que les États-je-ne-sais-pour-quelle-cause-unis s’accordent pour expulser de leur territoire parce qu’ils auraient violé les lois », est le capitaine du rafiot voguant vers le pays des extrêmes. Entre-temps, Tête Fêlée lit une lettre de Silence qui veut la rejoindre à Port-au-Prince et découvrir le meurtrier de son père. La rencontre n’a pas lieu. Et Tête Fêlée est sauvée. Les lecteur·e·s reprennent leur souffle après un vent de révolte sémantique ; une déferlante belle et grave ; un chant où les victimes et les bourreaux s’échangent leurs loques. Un soleil cousu main au milieu du chaos des hommes.

roman soleil a coudreL’auteur Jean D’Amérique

Né en 1994 à Côte-de-Fer (Haïti), Jean D’Amérique a créé en 2019, avec le collectif Loque urbaine, le festival international Transe poétique de Port-au-Prince dont il est le directeur artistique. Poète et dramaturge, il porte haut les couleurs de la nouvelle génération d’écrivains haïtiens. Il vit entre Paris, Bruxelles et Port-au-Prince.

Auteur de deux pièces de théâtre qui ont fait l’objet de lectures publiques – Avilir les ténèbres (2018, finaliste du prix RFI Théâtre) et Cathédrale des cochons (éd. Théâtrales, 2020, prix Jean-Jacques Lerrant des Journées de Lyon, finaliste du prix RFI Théâtre), il a également publié trois recueils de poésie remarqués : Petite fleur du ghetto (Atelier Jeudi soir, 2015 ; mention spéciale du prix René Philoctète, finaliste du prix Révélation poésie de la SGDL), Nul chemin dans la peau que saignante étreinte (Cheyne éditeur, 2017 ; lauréat du prix de la Vocation de la fondation Marcel Bleustein-Blanchet, finaliste du prix Fetkann de poésie) et Atelier du silence (Cheyne éditeur, 2020).

LAISSER UN COMMENTAIRE

Laissez un commentaires
Merci d'entrer votre nom ici

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur comment les données de vos commentaires sont utilisées.