fairouz
La chanteuse libanaise Fairouz, l'une des plus grandes voix du monde arabe.

#Confinement. En ces temps si particuliers et parce que nous vivons une période inédite, WECULTE a proposé à ses journalistes de laisser libre cours à leur imagination afin de nous faire rêver. Aujourd’hui, Virginie Gatti nous invite à (re)découvrir la chanteuse libanaise Fairouz, à qui elle adresse une lettre. Un bel hommage à l’une des plus grandes voix vivante du monde arabe, qui a toujours su mêler tradition, modernité et orchestrations symphoniques orientales.

“C’est chez un primeur d’une ville d’Ile-de-France, un jour de janvier, que je vous ai entendue pour la première fois. Votre voix prenait tout l’espace, elle est restée tapie dans un coin de mon esprit ; elle m’a enveloppée. Fairouz, votre musique comme une évidence réconcilie le corps et l’esprit maltraités par la peur et l’inconnu” 

Je vous écris Fairouz

fairuzC’est chez un primeur d’une ville d’Ile-de-France, un jour de janvier, que je vous ai entendue pour la première fois. Votre voix prenait tout l’espace, elle est restée tapie dans un coin de mon esprit ; elle m’a enveloppée. Plus tard, l’une de vos chansons, “Le Beirut”, tournait en boucle dans mon intérieur. Cette mélodie d’une puissance dramatique sur votre voix au bord du chagrin m’emplit de mélancolie et de ravissement. Sans doute êtes-vous au courant des mesures de confinement imposées à la France. J’ai pris du temps car il ne nous reste que des minutes, des heures, des jours à remplir et à construire. A élaborer comme une opportunité à changer les emplois du temps, à se laisser porter par des désirs enfouis, non dits à combattre le renoncement et l’accès au “tout de suite, maintenant” pour mieux vous connaître.

Etes-vous une pierre précieuse ? Vous êtes née le 20 novembre 1934 dans un village de montagne au Liban. Et telle une héroïne des Contes des mille et une nuit, votre nom de scène signifie “turquoise” en arabe. J’apprends que cette pierre médium était symbole de richesse pour les Tibétains, de pouvoir spirituel pour les musulmans, elle est associée au feu et au soleil. Huizilopochtli, dieu aztèque de la guerre et du soleil, le plus important de l’empire, est le Prince de turquoise. Les Européens la nommèrent turquoise en référence à la Turquie, où la pierre fut découverte durant les croisades.

Dès les années 1950, votre approche de la musique nourrie des compositions aussi bien symphoniques que latines des frères Rahbani ne fait pas l’unanimité auprès du public de l’époque. Il vous préfère les interminables mélopées égyptiennes aux mélodies languissantes et aux orchestrations traditionnelles. Dans un registre différent, Oum Kalthoum pouvait chanter en concert deux chansons pendant six heures.
Mais vous refusez le rôle de la femme éplorée d’amour. En 1957, avec un premier concert, le monde arabe vous chérit, mais vous faites le choix d’être rare durant la guerre civile libanaise afin d’éviter d’être utilisée par une confession ou une autre. Votre présence est indissociable du festival de Baalbeck où vous présentez une série de comédies musicales. En 1964, la pièce “Le Vendeur de bagues” est le premier film dirigé par Youssef Chahine. Au Liban on parle désormais du théâtre des frères Rahbani : le théâtre musical libanais né de rien, se développe à une vitesse vertigineuse.

Etes-vous une pionnière ? Vous remplacez la tradition par des expérimentations. Ce que je crois comprendre de votre engagement musical est qu’il reste étroitement lié à la situation géopolitique de votre pays. 1967, l’année de la défaite des armées arabes face à Israël sonne le glas de l’insouciance et de la frivolité. Mais à trop fouler les planches du théâtre Picadilly de Beyrouth ou de Damas, épuisée, vous devez prendre du repos dans une clinique de la capitale libanaise. Dans les années 1980-1990, votre fils Ziad Rahbani signe l’album Wahdoun (Seuls) ; encore une fois, vous déroutez votre public avec des arrangements issus du jazz et du free jazz. Cette querelle des anciens et des modernes renaîtra à chaque nouvel album.

Etes-vous une nomade ? On vous a entendue en Afrique du Nord, aux Pays-Bas, au Brésil, aux États-Unis, en Argentine. En ces temps inédits, cet enfermement consenti permet de se réinventer soi-même, remettre sur le métier les certitudes, les règles imposées par un libéralisme qui nie l’individu. Le moyen d’être sujet et de dire “je”. Votre musique comme une évidence réconcilie le corps et l’esprit maltraités par la peur et l’inconnu. 

Texte Virginie Gatti 

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