akira yoshimura un diner en bateau
L’écrivain japonais Akira Yoshimura © Japan Foreign Rights Centre

Livre. Avec “Un dîner en bateau”, Akira Yoshimura, maître d’un style tout en finesse, se raconte en dix nouvelles. Dix entrées pour dire la guerre du Pacifique, les rites culturels, la famille… et finir en apothéose sous un feu d’artifice.

Dans “Un dîner en bateau” d’Akira Yoshimura, le souvenir, le goût du souvenir, la mémoire vivante sont comme des fleurs de cerisiers – emblématiques de l’éphémère au Japon – oubliées et retrouvées au hasard des pages…

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L’écrivain japonais Akira Yoshimura © Japan Foreign Rights Centre

Les langues ont parfois entre elles d’étranges correspondances. En espagnol “novela” traduit le roman et nouvelle est désignée par “novela corta”. Ceci étant dit, la nouvelle est un genre à part entière ; à la lectrice et au lecteur d’y trouver une unité ou au contraire, un assemblage hétéroclite d’histoires et de thèmes.

Le recueil d’Akira Yoshimura (1927-2006) peut se lire comme une seule et même histoire. Neuf entrées pour ouvrir sur la dernière qui donne son titre à l’ouvrage, “Un dîner en bateau”. Fin styliste, l’auteur utilise le registre du shishosetsu, une pratique littéraire japonaise basée sur la vie intérieure d’un personnage, souvent le double du romancier. Elle se développe sur le mode de la confession ou de l’autofiction. La littérature comme le miroir de soi. Un reflet tendu aux autres.

La guerre du Pacifique, la maladie, le rapport au corps vieillissant, la famille, le mensonge, l’infidélité, la honte, les rituels du deuil, le déplacement dans la ville, le mont Fuji sont les principales passions qui corsètent ces autofictions. Le narrateur est toujours le même et pourtant par le génie de l’écriture de l’écrivain japonais, ce n’est jamais un récit identique. Les accroches et les approches diffèrent et se déplient en éventail. La première ” Le poisson rouge”  – l’une des plus voluptueuses – raconte le fétichisme lié aux poissons rouges. Les habitants de Tokyo essayaient de s’en procurer pour se prémunir des bombardements en 1944. Le narrateur achète un poisson et en le plaçant dans son bocal, la restitution du cours intérieur de la conscience est activée. Il se remémore enfant, la guerre, son impact sur la vie quotidienne. Et quant aux talismans aquatiques, “peut-être les avaient-ils choisis parce que dans un quotidien d’où la couleur avait disparu, la beauté de leurs écailles leur conférait une beauté particulière”.

ivre un diner en bateau akira yoshimuraLe souvenir, le goût du souvenir, la mémoire vivante sont comme des fleurs de cerisiers – emblématiques de l’éphémère au Japon – oubliées et retrouvées au hasard des pages. Dans “La Cigale du Japon”, le protagoniste assiste à l’enterrement de sa cousine. Elle avait fui les pilonnages avec sa fille sur le dos, mais elle s’aperçoit en s’arrêtant que l’enfant est morte. Et ce jour-là, les cigales chantaient : “Était-ce pour pleurer les victimes des incendies nocturnes que les cerisiers rosissaient et que les cigales chantaient ?” Cette antienne estivale se révèle une petite mort, une répétition funèbre.

Avec “Fumée de charbon”, Akira Yoshimura excelle à décrire un périple exemplaire pour livrer les péripéties d’une odyssée. Afin de survivre à la fin de la guerre, le narrateur, alors jeune et cinq ouvriers vont se déplacer dans une province reculée et fertile pour troquer des vêtements de travail contre des sacs de riz. Pénurie, tickets de rationnements, stratagèmes pour éviter les embuscades de la police, tout est décrit à la fois avec force détails et parcimonie, “le quai offrait une vision terrifiante : du riz s’amoncelait en tas sur des nattes, à côté de sacs à dos et de pièces de tissu vides”.

L’ingéniosité du romancier consiste à tenir en haleine les lecteurs et les lectrices jusqu’à l’issue finale. Un voyage pour apercevoir un feu d’artifice depuis un yakatabune voguant sur la Sumida. La nouvelle reprend un à un les éléments de la vie du narrateur-écrivain. Et l’effroi s’installe en lui quand il revoit, en 1947, des corps flottants dans l’eau noire du fleuve. En refermant le livre, l’œil extérieur – malgré une contrée et une culture étrangères – a eu affaire avec sa propre histoire. La vie, la mort, la solidarité, la bienveillance. Une belle idée de la littérature.

akira yoshimura
Akira Yoshimura

Virginie Gatti

Lire : “Un dîner en bateau”, Akira Yoshimura, Actes Sud, nouvelles traduites du japonais par Sophie Refle, 223 pages, 22 euros.

Akira YOSHIMURA

Grand styliste et conteur inoubliable, Akira Yoshimura a laissé une œuvre considérable qui a marqué de son empreinte la littérature japonaise contemporaine. Ses ouvrages traduits en français sont publiés aux éditions Actes Sud. Récemment parus : Voyage vers les étoiles (2006), Le Grand Tremblement de terre du Kantô (2010) et L’Arc-en-ciel blanc (2012)

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