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Doris Lessing. ©Rue des Archives/AGIP

Livre. Partir et s’évader dans des paysages aux montagnes majestueuses, dans un veld sans fin, accompagné par des personnages complexes… Avec “Nouvelles africaines”, la romancière britannique Doris Lessing nous mène hors du temps, où la conscience de classe révèle les antagonismes raciaux.

Doris Lessing manie la plume comme un pinceau, elle dessine ses personnages avec tact, les imprime dans une nature hostile et cruelle. Avec “Nouvelles africaines”, elle offre un voyage en terres lointaines, longtemps en nous, une fois le livre refermé

nouvelles africaines doris lessingLe coronavirus impose de repenser l’idée du voyage, le rapport à l’autre et le lien social. Comment appréhender les vacances, la villégiature quand le risque de nouveaux foyers infectieux menace et quand les frontières s’ouvrent à discrétion ? La littérature a cette capacité d’évasion, les mots transporteurs d’émotions et d’aventures. “Partir est une délivrance”, écrivait Annemarie Schwarzenbach, compagne d’équipée d’Ella Maillart, alors pourquoi ne pas embarquer à bord des “Nouvelle africaines” de Doris Lessing? Quatre femmes, quatre personnages complexes mènent le récit. L’autrice du best-seller international “Le Carnet d’or” puise son inspiration dans ses années passées en Rhodésie, aujourd’hui le Zimbawe.

“L’Hiver en juillet” réunit un trio : Julia est mariée à Tom tout en étant séduite par l’attitude du demi-frère de son époux, Kenneth, “malgré Tom, elle maintenait entre Kenneth et elle-même une délicate mais solide barrière, car ils auraient pu se trouver trop violemment attirés l’un vers l’autre”. Au cours de longues soirées d’hiver, ils dissertent sur leurs existences, leurs exigences. Que veulent-ils ? Remettent en question leurs choix de vie. Doris Lessing met en scène ses personnages dans des paysages magnifiés qui décident des destins de chacun.

Quand Marina débarque en Rhodésie du sud fraîchement arrivée d’Angleterre avec son mari, ils se mettent à la recherche d’une maison à acheter. Ils se contentent d’un minable meublé. Si Philip, ingénieur, explore le veld, larges espaces aux reliefs peu marqués, couverts d’herbe et d’arbustes, Marina fait la connaissance des domestiques noirs, exploités, méprisés  par les immigrés anglais. Elle se prend d’affection pour Charlie et Thérèse, qui une fois enceinte reçoit la réprobation de tous. Elle essaie de comprendre, de calquer ses codes de conduites sur une culture si éloignée d’elle. Rebelle au début de la nouvelle, elle s’assagit, ressemble aux autres et ne voit pas Charlie emmené par une brigade de policiers : “Ce ne peut pas être Charlie. Et elle entra dans la boutique pour acheter sa table”. Loin de sa conduite vertueuse, elle n’imagine plus le danger des tensions raciales et ignore la lutte des classes.

Au fur et mesure des histoires, les conflits se resserrent, gagnent en profondeur. Avec “l’Eldorado”, un agriculteur perd la raison en voulant à tout prix trouver de l’or. Une fièvre ravageuse. Si Maggie souhaite pour son fils Paul, un avenir qui va le consacrer comme un grand scientifique, un homme utile au monde, sa vie ne sera que désillusions et désenchantements. Elle voit Alec sombrer dans la folie, muni jour et nuit d’une baguette avec l’espoir des vaincus de trouver un filon. Quant à Paul, il s’associe avec un vieux chercheur d’or. Cette mère comme la suivante Annie Clarke ont en commun de vouloir pour leur enfant un futur d’exception. Las, leurs fils se démarquent par une personnalité singulière.

Tommy, l’un des protagonistes les plus aboutis, annonce un nourrisson faisant la différence entre le bruit et le silence. Il se lie d’amitié avec Dirk qui habite la réserve de la mine dirigée par monsieur Macintosh. Cet homme use du droit de cuissage avec de jeunes femmes noires. “Qu’est-ce qu’un métis ?”, interroge Tommy à l’intention de Dirk. Perspicace, il sonde le secret de son ami et va détester le maître des lieux. Dans leur cabane, soutenu par Tommy, Dirk apprend à lire  à écrire et à compter. Le premier s’initie à la sculpture avec de la terre mélangée à de l’eau, représente son ami, sa mère, sa petite sœur. De brillant élève, il délaisse ses études car il n’a de cesse de vouloir que Dirk aille lui aussi à l’université. Un défenseur du droit, intègre, à fleur de peau.

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Doris Lessing. ©Rue des Archives/AGIP

Doris Lessing manie la plume  comme un pinceau, elle dessine ses personnages avec tact, les imprime dans une nature hostile et cruelle. Les femmes sont prises en étau entre des maris indifférents ou envahis par des rêves impossibles et des enfants qui leur échappent. Elle manie la contradiction entre la conscience individuelle et le bien commun, dissèque la violence entre les êtres. Elle offre un voyage en terres lointaines, longtemps en nous, une fois le livre refermé.

Texte Virginie Gatti

  • A lire, “Nouvelle africaines”, “l’Hiver en juillet”, Doris Lessing, traduit de l’anglais par Marianne Véron, 1980, 348 pages, 6 euros –Le Livre de Poche/Biblio

 

 

 

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