Exposition/ « Fragile beauté ». Jusqu’au 27 septembre 2026, le Jeu de Paume à Paris accueille « Fragile beauté », une exposition exceptionnelle puisée dans l’impressionnante collection photographique de Sir Elton John et David Furnish. Plus de 300 œuvres, signées par quelques-uns des plus grands photographes des XXe et XXIe siècles, composent un fascinant voyage au cœur de la condition humaine.
« Fragile beauté » explore cette étrange tension entre puissance et vulnérabilité, entre l’image que l’on donne de soi et ce qui affleure malgré nous.
Il y a bien sûr Elton John, l’icône mondiale, les costumes flamboyants, les tubes qui ont accompagné plusieurs générations. Mais derrière la star se cache aussi un collectionneur passionné, dont le regard sur la photographie s’est construit au fil de plus de trente ans. Avec son mari David Furnish, le chanteur britannique a réuni une collection privée devenue l’une des plus importantes au monde, forte aujourd’hui de plus de 7 000 images.
C’est une partie de ce trésor que le Jeu de Paume dévoile cet été avec « Fragile beauté », une exposition produite par le Victoria and Albert Museum de Londres et adaptée pour son étape parisienne. Plus de 300 tirages, réalisés des années 1950 à aujourd’hui, y racontent à leur manière l’histoire de la photographie moderne et contemporaine.
Mais ce qui frappe d’emblée, c’est que cette exposition ne ressemble pas à une simple collection de grands noms soigneusement alignés sur les murs. Derrière Robert Mapplethorpe, Diane Arbus, Irving Penn, Richard Avedon, William Klein, Herb Ritts, Ai Weiwei, Mary Ellen Mark ou Ryan McGinley, se dessine peu à peu une sensibilité. Celle de deux collectionneurs attirés par les êtres, leurs contradictions, leur beauté et leurs fêlures.
Quand la force révèle la fragilité
Le titre de l’exposition dit beaucoup de cette ligne invisible qui traverse le parcours. « Fragile beauté » explore cette étrange tension entre puissance et vulnérabilité, entre l’image que l’on donne de soi et ce qui affleure malgré nous.
La photographie possède cette capacité singulière à figer une apparence tout en laissant deviner ce qui lui échappe. Un corps peut y sembler souverain et pourtant vulnérable. Une star, entourée de lumière, peut soudain paraître seule. Un visage inconnu peut devenir, l’espace d’un instant, le miroir d’une émotion universelle.
« Comme lorsque l’on écrit une chanson, il y a, quand on prend une photographie, un peu de chance et de hasard », explique Elton John. « Quelque chose se produit au bon moment et il faut avoir l’intelligence d’appuyer sur le déclencheur. »
Cette idée du moment juste traverse l’ensemble de l’exposition. Il y a, dans ces images, quelque chose qui ne se laisse pas totalement expliquer : un regard, une posture, une lumière, un silence. Le photographe a appuyé au bon instant. Et cet instant continue, parfois plusieurs décennies plus tard, à nous retenir.
Du désir à la célébrité, cinq façons de regarder le monde
Le parcours s’organise autour de cinq grands thèmes qui permettent de faire dialoguer des photographes, des époques et des univers parfois très éloignés.
Le désir et l’affirmation des identités y occupent une place essentielle. Les corps photographiés par Robert Mapplethorpe, notamment, interrogent les frontières du masculin et du féminin, de la sensualité et de la représentation de soi. Chez d’autres artistes, le corps devient territoire de liberté, de provocation ou de recherche intime.
La mode apparaît elle aussi comme un terrain d’expérimentation. Sous l’objectif d’Irving Penn ou de Herb Ritts, elle dépasse largement le simple vêtement. Les silhouettes deviennent des sculptures, les visages des paysages, et l’élégance une forme de langage visuel.
Puis viennent les célébrités, ces visages que l’on croit connaître parce qu’ils ont été photographiés mille fois. L’exposition rappelle pourtant qu’un grand portrait peut encore nous surprendre. Il suffit parfois d’un léger déplacement du regard pour faire tomber le masque. Une image de Marilyn Monroe réalisée par Eve Arnold pendant un tournage dans le Nevada en apporte une illustration saisissante : derrière le mythe apparaît une femme, presque saisie dans un moment de suspension.
Nan Goldin, l’intimité en grand format
L’un des moments les plus impressionnants du parcours est sans doute l’installation consacrée à Nan Goldin. Pas moins de 149 tirages issus de sa série Thanksgiving composent un ensemble monumental.
L’effet est celui d’une immersion dans un monde à la fois personnel et collectif. Chez Nan Goldin, les êtres ne posent pas toujours ; ils vivent, aiment, attendent, se cherchent. Son œuvre a toujours refusé la distance confortable entre le photographe et son sujet. Elle photographie ses proches, ses communautés, ses histoires, avec une proximité qui peut être tendre, brutale ou bouleversante.
Face à cette accumulation d’images, le visiteur ne regarde plus seulement des photographies une à une. Il entre presque dans une mémoire.
Une collection qui raconte aussi ses collectionneurs
C’est sans doute là que réside l’une des grandes forces de « Fragile beauté ». Derrière les noms prestigieux et les œuvres majeures, l’exposition raconte aussi une histoire plus discrète : celle d’un goût qui s’est construit avec le temps.
Elton John commence à collectionner la photographie en 1991. Depuis, avec David Furnish, il a constitué un ensemble d’une rare ampleur, couvrant plus de sept décennies de création. Mais une collection n’est jamais seulement une addition d’œuvres importantes. Elle est aussi une autobiographie indirecte.
À travers leurs choix, on devine ce qui les attire : les images fortes, bien sûr, mais aussi celles qui résistent à une lecture immédiate. Les photographies capables de célébrer la beauté sans jamais oublier ce qu’elle peut avoir de précaire.
De Diane Arbus à Ai Weiwei, de Richard Avedon à Harley Weir, des grands maîtres aux artistes contemporains, le parcours fait ainsi dialoguer plusieurs générations et plusieurs visions du monde. Une majorité d’artistes américains y occupe une place importante, mais la collection dépasse largement les frontières et les écoles.
Plus qu’une collection de stars
Il aurait été facile de réduire l’exposition à un argument de prestige : la collection d’Elton John. Le Jeu de Paume évite heureusement cet écueil. Au fil des salles, le nom du collectionneur finit presque par s’effacer derrière les œuvres.
Et c’est précisément ce que l’on attend d’une grande exposition : qu’elle nous fasse oublier, pendant quelques instants, tout ce qui l’entoure pour nous placer simplement face aux images.
Certaines séduisent immédiatement. D’autres dérangent. Certaines racontent une époque, d’autres semblent avoir été prises hier. Toutes, ou presque, posent à leur manière la même question : que révèle une photographie lorsque l’apparence se fissure ?
Jane Hoffmann
- Fragile beauté, Photographies de la collection de Sir Elton John et David Furnish
Jeu de Paume, 1 Pl. de la Concorde, 75001 Paris, France. Jusqu’au 27 septembre 2026.





