« C’était ça ou mourir » : L’odyssée bouleversante de Jonas Dorléon

c'était ça ou mourir
"C'était ça ou mourir" : Thélyson Orélien signe un premier roman qui a déjà été vendu dans 22 pays avant même sa parution. Photo La Presse

Le Book Club de We Culte/ C’était ça ou mourir. Avec C’était ça ou mourir, Thélyson Orélien signe un premier roman qui a déjà été vendu dans 22 pays avant même sa parution. Une odyssée de 12 000 kilomètres, d’Haïti au Canada. Un professeur d’histoire-géo devenu fugitif. Une formidable leçon d’humanité.

Notre note ★★★★ (on a adoré)

« C’était ça ou mourir » : La langue de Thélyson Orélien est pleine d’analogies et de métaphores, qui exacerbent la réalité tout en la mettant à distance. Ce roman est une formidable leçon d’humanité.

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C’était ça ou mourir de Thélyson Orélien

Ce premier roman est d’abord celui d’une fuite. La fuite d’un pays devenu invivable, où règne la loi du plus fort, des gangs et de l’arbitraire, où le gouvernement n’existe plus. Dans le quartier de Carrefour-Feuilles à Haïti, le professeur d’histoire-géo Jonas Dorléon entend les balles siffler avant de voir sa demeure brûler. Alors, il fuit.

Pas vers Port-au-Prince. Vers Jérémie, qu’il pense plus sûre. Il doit au hasard, à la chance et à quelques versets d’un livre saint de n’avoir pas été fusillé.

Plus tard, il laissera tout ce qui fait sa maigre fortune pour passer en République dominicaine. « Jimaní, côté dominicain, c’est une ville qui ressemble à un couloir entre deux prisons. Ni tout à fait libre, ni tout à fait étrangère. On y vend des fruits, des gilets de sauvetage, des chargeurs de téléphone et des rêves trop petits pour en valoir la peine. Des Haïtiens y vivent, ou plutôt y stationnent, comme des colis mal étiquetés. »

Une première étape traumatisante, qui lui fait dire qu’un migrant qui passe une frontière « c’est comme un serpent qui se glisse sous un tapis. Ça rampe, ça tremble, ça prie, ça ment, et à la fin, soit il ressort vivant, soit il reste écrasé sous la semelle du monde. » Et s’il trouve quelques jours de répit auprès d’une lointaine cousine, il comprend qu’il va devoir reprendre la route.

Commence alors un périple vertigineux. Jonas risque sa vie à chaque étape. Il perd, à chaque fois, le peu qu’il a réussi à amasser. Il parvient à prendre un avion pour Recife, au Brésil.

De là, il remonte vers l’Amérique centrale, via le Pérou, la Colombie, l’Équateur, jusqu’au Panama et à la jungle du Darién, cette forêt qui prélève son tribut de vies humaines et qui laisse ceux qui en réchappent exsangues.

Puis le Costa Rica, le Nicaragua, le Honduras, le Guatemala, le Mexique. Avant-dernière étape d’un voyage de 12 000 kilomètres. Et enfin, après les États-Unis, le Canada.

Pour tout bagage, un sac Carrefour. « Mon sac, c’est mon autobiographie par objets. Il raconte plus que mes mots. Il dit que j’ai encore un savon — donc un peu de dignité. Il dit que j’ai gardé la photo de ma mère — donc encore un peu de mémoire. Il dit que j’ai lu Depestre — donc que je crois encore à la beauté. Et il ne ment pas. Il ne contient rien de superflu. Pas de téléphone, Pas de bijoux. Pas de papiers officiels. Juste ce qu’il faut pour ne pas devenir un animal. »

Au-delà du voyage, c’est la manière dont il est raconté qui force l’admiration. L’humour est ici la politesse du désespoir. Il faut faire rire le chef de gang qui, sinon, va vous abattre comme un chien. Il faut faire rire les passants pour gagner de quoi manger. Le rire de Jonas est nerveux, presque incongru. C’est une arme de survie.



La langue d’Orélien est pleine d’analogies et de métaphores, qui exacerbent la réalité tout en la mettant à distance. Les vers de René Depestre deviennent une bouée, une boussole, dans un monde qui bascule dans l’inhumanité. On pense à Homère et à son Odyssée, mais Jonas ne cherche ni gloire ni retour au pays. Il cherche simplement un endroit où vivre.

Et surtout, ce roman est une formidable leçon d’humanité. « On croit que nous voulons des papiers, du riz, un toit, un visa », écrit Jonas. « Mais avant tout, nous voulons raconter, dire ce que nous avons vu, partager l’horreur. Pour ne pas devenir fous. »

Dans un monde où les frontières se ferment, où les discours xénophobes se multiplient, ce roman rappelle une évidence trop souvent oubliée : derrière chaque migrant, il y a un professeur, un poète, un père. Et que la survie n’est jamais un crime.

Thélyson Orélien, qui a quitté Haïti après le séisme de 2010, a été bénévole pour une association d’aide aux réfugiés. Il a recueilli les récits de dizaines de migrants avant d’écrire ce livre, ancré dans une matière humaine bien réelle.

Déjà couronné du prix Méduse, je prédis à ce premier roman un destin similaire à Petit pays de Gaël Faye. C’est du reste ce dernier qui présente C’était ça ou mourir en parlant d’un texte puissant, « un baume autant qu’une claque ».

Pour son intelligence, sa pudeur, son rire qui ne trahit jamais la douleur, pour Jonas Dorléon, qu’on n’oubliera plus en refermant le livre, je ne peux que vous conseiller de vous précipiter chez votre libraire.

Henri-Charles Dahlem

  • C’était ça ou mourir Thélyson Orélien. Éditions Grasset. Premier roman. 272 p. -20 €. Paru le 19/08/2026

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A propos de l’auteur

Thélyson Orélien © Photo DR – La Presse

Né en 1988 aux Gonaïves, en Haïti, Thélyson Orélien vit aujourd’hui au Canada. Il a quitté son pays après le séisme de 2010. Après avoir publié plusieurs recueils de poésie ainsi qu’un essai consacré au racisme et à la mémoire, il construit une œuvre habitée par la mémoire, l’exil et la question de l’appartenance. Depuis sa publication au Québec par les Éditions du Boréal, C’était ça ou mourir, en cours de traduction dans le monde entier, a rencontré un écho international exceptionnel. Un premier roman qui annonce une grande voix de la littérature contemporaine. (Source : FNAC / Éditions Grasset)


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Henri-Charles Dahlem