Louise Chennevière, « Faire la peau » : Le mal de mère

Louise Chenneviere
Louise Chennevière : "Faire la peau" fait partie de ces livres qui marquent durablement © Photo Teddy Attia

Le Book Club de We Culte. Louise Chennevière revient avec un texte qui explore la relation mère-fille, avec un titre qui sonne comme une menace : Faire la peau. Sélectionné pour le Goncourt, ce récit autobiographique fait déjà beaucoup parler de lui. Avec raison.

Louise Chennevière : Faire la peau fait partie de ces livres qui marquent durablement. Quant à la question du style, l’autrice frappe fort.

Louise Chennevière : « Faire la peau »

« Peut-être que le jour même où ce livre sera publié j’aurai tout oublié, j’aurai accompli ce que j’avais toujours désiré et craint d’accomplir, consommé cette rupture impossible et fait mentir toutes les morales et toutes les lois, peut être que ce jour-là j’aurai montré qu’on peut se faire soi-même, une fille sans mère. »

Voilà le projet fou de Louise Chennevière, enfin pouvoir se séparer de la personne qui l’a mise au monde et pour laquelle elle n’éprouve que rancœur, maintenant qu’elle a compris qu’elle a été toute sa vie victime de cette femme. Au lieu de lui prodiguer son affection, elle la frappait. Au lieu de la protéger, elle défendait ses agresseurs.

Pourtant, elle a bien essayé de se conformer au schéma traditionnel de la relation mère-fille. En vain : « J’ai toujours voulu voir le meilleur en toi parce qu’il m’était impossible de penser qu’il n’y était pas, caché quelque part. Tes silences, tes silences permettaient cela. Me glisser dedans, y mettre ce que je voulais, ce qui ne pouvait pas ne pas s’y trouver, croyais-je, des regrets, de la culpabilité, une tendresse que tu n’aurais pas su exprimer, mais qui existait, de l’amour peut-être. Oui, je n’avais jamais douté au fond que dans tes manière de ne rien dire ne logeait, de l’amour tout de mème, car jamais je n’aurais pu supporter de voir qu’il n’y en avait pas. Que ces silences ne me concernaient pas, ne m’étaient pas adressés, qu’ils s’occupaient d’autre chose, de tout autre chose que moi. »

Ce qui suit, c’est l’histoire d’une enfance passée sous emprise. Une mère instable, séduisante, qui loue des appartements trop grands et culpabilise sa fille du poids du loyer. Une mère qui préfère parfois les amis de sa fille à sa fille elle-même.

Une mère qui, dans les pires moments, la traîne par les cheveux dans un couloir en pleine nuit. Et à côté, les silences, ceux dans lesquels la narratrice a longtemps voulu loger, coûte que coûte, un peu d’amour caché.

Elle a essayé, pourtant. Toute son enfance, elle a tenté de percer le mur que sa mère avait dressé entre elles et le monde. Elle est revenue la chercher, encore et encore, avec l’espoir absurde qu’un jour, une brèche s’ouvrirait. Rien n’a cédé.

C’est cette persévérance vaine qui rend le livre si bouleversant. On sent la narratrice tiraillée, incapable de choisir entre ne plus vouloir voir sa mère et ne pas vouloir la perdre. Une ambivalence qu’elle refuse d’aplanir. Elle le dit sans détour : cette violence l’a traversée tout entière, elle l’a façonnée autant qu’elle l’a abîmée, sans jamais la lâcher.



Mais Louise Chennevière ne s’arrête pas à son cas. Elle élargit le geste, convoque d’autres mères célèbres pour épaissir son dossier. Celle de Camille Claudel, qui a préféré faire interner sa fille plutôt que de la voir vivre.

Ou, en creux, cette autre violence familiale que Kafka mit presque quarante ans à formuler dans une lettre jamais envoyée à son père, tant la peur qu’il lui inspirait avait imprégné toute son existence. Deux figures pour dire une même chose : la famille peut être le lieu du pire, et le silence dure des générations.

On pense aussi, en refermant le livre, à un polar récent, La Place du chat de Patricia Delahaie. Registre totalement différent, mais même hantise : une fille invisibilisée par une mère égocentrique et instable, jusqu’au geste ultime, le matricide.

Chennevière, elle, choisit une autre arme. Pas un couteau de cuisine, mais l’écriture. Tuer symboliquement, pour ne pas avoir à tuer pour de vrai.

Reste la question du style, et là, l’autrice frappe fort. Ses phrases s’étirent, s’enroulent, refusent de conclure. La ponctuation s’émancipe, les virgules s’accumulent à des endroits qu’on n’attendait pas, imposant un rythme haletant, presque respiratoire. On dirait une pensée qui se cherche en temps réel, qui n’a pas le confort de la certitude.

Ce mouvement se prolonge dans d’amples notes de bas de page, où l’autrice revient sur ce qu’elle vient d’écrire, nuance, parfois se contredit. Une manière d’avouer que la mémoire n’est jamais tout à fait fiable, que la rupture, même écrite noir sur blanc, ne devient jamais totalement définitive.

Après Comme la chienne (2019) qui déjà explorait les douleurs féminines et Pour Britney (2024) qui tressait les destins de Britney Spears et de l’écrivaine québécoise Nelly Arcan, elle referme la parenthèse de la fiction pour affronter le réel de face.

Faire la peau fait partie de ces livres qui marquent durablement. On le referme en ayant l’impression d’avoir traversé quelque chose avec l’autrice.

Henri-Charles Dahlem

  • Faire la peau Louise Chennevière. Éditions P.O.L. Roman 288 p., 21 €. Paru le 20/08/2026

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A propos de l’autrice

Louise Chennevière © Photo Teddy Attia

Louise Chennevière vit à Arles. Elle a publié son premier texte, Comme la chienne, aux éditions P.O.L (2019), et pratique la musique comme autrice-interprète. Faire la peau est le quatrième livre de Louise Chennevière, après Pour Britney en 2024. (Source : Éditions P.O.L)


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