Toutes les musiques de We Culte/Television. Réédités par Warner Music, « Marquee Moon » (1977) et « Adventure » (1978) du groupe américain de rock Television, demeurent les deux sommets d’une œuvre aussi brève qu’influente. Loin des simplifications auxquelles on les associe parfois, ces disques ont donné à la guitare rock un langage nouveau, fait de tension, de liberté et de raffinement.
Television : « Marquee Moon » (1977) et « Adventure » (1978 : deux joyaux qui ont changé le visage du rock
Il est des groupes dont la discographie tient en quelques titres, mais dont l’empreinte traverse le temps. Television appartient à cette catégorie rare. Né dans le New York incandescent du début des années 1970, le groupe s’impose au CBGB, alors épicentre d’une scène où se croisent Patti Smith, les Ramones, Blondie et les Talking Heads. Autour de Tom Verlaine, chanteur, guitariste et principal compositeur, se réunissent Billy Ficca à la batterie, Richard Hell à la basse, puis Richard Lloyd à la guitare. Après le départ de Richard Hell, remplacé par Fred Smith, Television trouve son équilibre définitif.
En 1977, Marquee Moon révèle une formation qui ne ressemble à aucune autre. L’année suivante, Adventure en prolonge l’intuition sur un mode plus mélodique et plus nuancé. Deux albums seulement, mais deux œuvres qui suffisent à inscrire Television dans l’histoire du rock. Tom Verlaine, disparu le 28 janvier 2023 à l’âge de 73 ans, laisse derrière lui une musique dont la modernité ne s’est jamais démentie.
Rattacher Television au mouvement punk relève d’une commodité historique plus que d’une véritable définition musicale. Le groupe appartient bien à l’effervescence new-yorkaise qui, au milieu des années 1970, entend rompre avec les pesanteurs du rock dominant. En revanche, il ne partage ni le goût de la brièveté systématique ni celui de la provocation rudimentaire.
Là où les Ramones recherchent l’impact immédiat, Tom Verlaine et Richard Lloyd élaborent une musique aussi sophistiquée que singulière, où chaque note semble pesée. Dès les premières mesures de Marquee Moon, cette différence s’impose. Enregistré en 1976 sous la direction d’Andy Johns, avec Tom Verlaine à la coproduction, l’album refuse les artifices de studio.
Sa force tient à la présence des instruments, à la netteté du son et à l’intelligence des arrangements. Les guitares ne se contentent pas de soutenir les chansons, elles les prolongent, les commentent et parfois les contredisent. Verlaine et Lloyd instaurent entre elles un dialogue permanent, fait de lignes parallèles, de réponses inattendues et de tensions savamment entretenues. Les huit morceaux de l’album composent un ensemble d’une remarquable cohérence.
See No Evil impose d’emblée un riff nerveux et une mélodie incisive. Venus déploie une poésie énigmatique, tandis que Friction fait monter la tension dans un entrelacs de guitares acérées. Elevation et Guiding Light révèlent une sensibilité plus délicate, que l’on retrouvera dans Prove It, morceau construit sur les ruptures et les silences. Torn Curtain, enfin, referme le disque dans une atmosphère grave et mélancolique.
Mais c’est le morceau-titre qui confère à l’album sa dimension mythique. Pendant près de onze minutes, Marquee Moon se déploie comme une longue méditation électrique. Le chant, presque incantatoire, ouvre la voie à une échappée instrumentale où les guitares se croisent et se répondent sans jamais perdre le fil de la composition. Rien ici ne relève de la démonstration gratuite.
La virtuosité demeure au service d’une architecture, d’un mouvement, d’une émotion. Le rock devient à la fois espace physique et expérience intérieure. À sa sortie, en février 1977, l’album reçoit un accueil particulièrement enthousiaste au Royaume-Uni.
Son influence se fera sentir sur le post-punk, le rock indépendant et, bien au-delà, sur tous ceux qui chercheront à concilier liberté instrumentale et exigence mélodique. Mais Marquee Moon ne vaut pas seulement par ce qu’il a rendu possible. Il demeure, en lui-même, une œuvre accomplie, dont l’étrangeté et la beauté n’ont rien perdu de leur pouvoir.
Après ce premier album devenu une référence, Television aurait pu chercher à reproduire sa formule. Le groupe choisit au contraire de ne pas reproduire la formule gagnante.
Paru en 1978, Adventure est moins abrasif, plus mélodique, parfois plus contemplatif. Il ne renonce pas à l’élégance guitaristique qui a fait la singularité de Television, mais il en explore les possibilités avec davantage de retenue. Cette évolution déconcerta certains admirateurs, qui attendaient une nouvelle déflagration. Elle constitue pourtant la principale richesse du disque. Là où le premier album avançait dans la tension et l’urgence, le second privilégie un son, plus doux et moins abrasif, laisse davantage respirer les compositions.
Glory ouvre le disque avec une énergie lumineuse, portée par des guitares incisives et un refrain accrocheur. Days adopte une tonalité plus douce, presque intemporelle. Foxhole retrouve une nervosité plus tranchante, tandis que Careful confirme le goût du groupe pour les mélodies précises et les constructions élégantes. Avec Carried Away, Television laisse affleurer une nostalgie discrète.
The Fire installe un climat plus sombre, où la guitare de Verlaine semble chargée d’une inquiétude nouvelle. Ain’t That Nothin’ renoue avec une forme de frontalité, avant que The Dream’s Dream ne referme l’album dans une ampleur mystérieuse.
Moins spectaculaire à la première écoute, Adventure se révèle avec le temps. Les deux guitaristes y démontrent que leur complicité ne repose pas uniquement sur les longues échappées instrumentales, mais aussi sur une science remarquable de la nuance et de la mélodie.
Si Marquee Moon demeure le sommet le plus éclatant de Television, Adventure est le complément indispensable d’une œuvre brève à la richesse exceptionnelle. La séparation du groupe, quelques mois après la sortie de l’album, contribuera à renforcer la légende.
Television se reformera ponctuellement, notamment au début des années 1990, puis se produira de nouveau sur scène, sans jamais retrouver durablement la configuration de ses débuts. L’essentiel, toutefois, avait été accompli. En deux disques, le groupe avait su imposer une esthétique et transformer la guitare rock en espace de conversation.
Avec cette réédition 2026, Warner Music remet en lumière deux œuvres qui continuent de défier le temps. Les éditions CD, enrichies de titres bonus, ainsi que les versions vinyle permettent de redécouvrir Marquee Moon et Adventure dans des conditions renouvelées.
Versions alternatives, prises inédites et raretés complètent ces parutions destinées aussi bien aux collectionneurs qu’aux auditeurs désireux de mesurer la portée d’une aventure musicale exceptionnelle.
Ces rééditions offrent une plongée précieuse dans l’œuvre de Television, groupe aussi singulier qu’indispensable, dont la musique continue de résonner bien au-delà de son époque. A écouter et réécouter sans modération.
Jean-Christophe Mary





