Le Book Club de We Culte. Paul attend sa femme qui a disparu depuis deux ans. Autour de lui, un frère qui penche vers l’extrême droite, une belle-sœur adepte de chirurgie esthétique et une sœur aussi discrète qu’attentionnée. Jean-Paul Dubois nous revient avec Chacun, un roman sur l’attente et la nostalgie, où l’intime et le fracas du monde ne font plus qu’un.
Notre note ★★★★ (on a adoré)
Chacun : Voilà la magie du roman de Jean-Paul Dubois : il fait cohabiter l’intime le plus enfoui et le fracas planétaire.

Il est de ces auteurs dont on attend avec gourmandise chaque nouvelle parution, car on sait qu’il va nous régaler de ses connaissances, nous émouvoir avec des personnages étonnants.
Après L’Origine des larmes (2024), voici donc Chacun, énigmatique dès le titre. Et l’incipit ne nous en dira pas davantage « Chacun de nous, bien sûr, se retrouvera seul à la fin de cette histoire. Et sans doute aussi perplexe et désemparé qu’il pouvait l’être à son commencement. Le pire étant que cette narration ne nous apprendra vraisemblablement rien que nous ne sachions déjà : la plupart des choses se font et s’effondrent en dehors de nous, dans l’invisible tiédeur des poches du hasard qui trace nos chemins et pave nos destins. »
La solitude comme point de départ et point d’arrivée, le hasard comme seul architecte de nos vies. Mais entrons dans le vif du sujet.
Paul Weiss-Melville a cinquante-six ans. Il est cardiologue, en arrêt de travail depuis plus de deux ans, terrassé par une dépression qu’il qualifie de « récidivante et spongieuse ». Il vit dans la maison toulousaine où il est né, une bâtisse immense et fatiguée, imprégnée pour toujours de la fumée de ses parents.
Il y attend. Il attend Rose, sa femme, disparue un matin de janvier alors qu’elle faisait du kayak sur les eaux vives de l’Ariège. Son embarcation brisée a été retrouvée sur la rive. Pas son corps. Depuis, rien. Sinon une phrase bien mystérieuse : Paul « sait trop de choses qu’il n’aurait jamais dû savoir ».
On devine alors que le deuil de Paul n’est peut-être pas tout à fait un deuil.
Autour de lui, une famille haute en couleur. Chloé, la petite sœur tendre et discrète, urologue elle aussi dans les gènes maternels. Et Lothar, le frère jumeau, rebaptisé Achille depuis qu’il a fait carrière dans les coulisses politiques.
Un homme qui a été facilitateur au service de Nicolas Sarkozy, avant de glisser vers les théories les plus radicales de l’ultradroite technocapitaliste. Sa femme Alma, se rend régulièrement à Barcelone dans une clinique spécialisée en chirurgie esthétique.
On se régale tout au long du livre de scènes aussi cocasses qu’éclairantes, dans lesquelles l’ironie de Jean-Paul Dubois pique gentiment. Comme lorsque Lothar lit à voix haute des extraits du Journal d’un prisonnier de Nicolas Sarkozy.
Comme lorsque Donald Trump, baptisé l’Homme à la peau de cartable, part faire une partie de golf entre deux bombardements et l’enlèvement d’un dirigeant sud-américain. Le récit de Mary Trump sur l’enfance de son oncle, ce fameux repas où un plat de purée renversée aurait scellé un destin de sociopathe, donne lieu à l’une des pages les plus savoureuses du livre.
Voilà la magie du roman : il fait cohabiter l’intime le plus enfoui et le fracas planétaire. La disparition d’une femme dans une rivière ariégeoise et l’enlèvement d’un chef d’État. Le deuil d’un homme et la dérive idéologique de son frère. Rien n’est jamais loin de rien.
Le passé familial, lui, se dévoile par fragments savoureux. Les parents de Paul, Lise et William, sont morts à quatre mois d’écart de la même maladie, dans le même hôpital. Ils fumaient tout, partout, tout le temps. Elle, urologue parmi les rares femmes du métier dans les années 1970.
Lui, réparateur de motos anciennes, ancien sociologue déçu par Marx et par l’Amérique. Le mystère de leurs origines, jamais résolu, jamais vraiment cherché, donne au roman un parfum de saga sans généalogie.
Que ceux qui tiennent à découvrir par eux-même le mystère qu’entretient Paul ne lisent pas la quatrième de couverture, ni ce qui va suivre. Paul a reçu une lettre de Tokyo. Une lettre, non signée, mais dont l’écriture ne trompe pas. C’est celle de Rose. Et ce ne sera pas la seule. Mais tout au long du récit, l’incertitude est entretenue avec un art consommé du non-dit.
Car Jean-Paul Dubois sait dire l’essentiel en une formule. Il sait aussi laisser filer de longues phrases enroulées, presque haletantes, quand il s’agit de dire l’amour ou la colère.
Et il sait manier l’ironie et l’humour avec un mélange de tendresse et de férocité. Entre journal intime et poésie du chagrin, ce nouvel opus vient compléter une œuvre peuplée de personnages fracassés mais debout, souvent hantés par des pères mécaniciens ou pasteurs, souvent réfugiés dans un métier manuel comme rempart contre le vertige du monde.
Le prix Goncourt 2019 pour Tous les hommes n’habitent pas le monde de la même façon a trouvé cette fois les carburateurs et les moteurs comme métaphore d’un monde qu’on pourrait encore réparer, la fraternité comme dernier rempart, l’ironie comme politesse du désespoir. Et cet homme si attachant, qui refuse de renoncer à comprendre.
Henri-Charles Dahlem
- Chacun Jean-Paul Dubois. Éditions de l’Olivier. Roman 256 p., 21 €. Paru le 02/10/2026

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À propos de l’auteur

Jean-Paul Dubois est né en 1950 à Toulouse où il vit actuellement. Journaliste, il commence par écrire des chroniques sportives dans Sud-Ouest. Après la justice et le cinéma au Matin de Paris, il devient grand reporter en 1984 pour Le Nouvel Observateur. Il examine au scalpel les États-Unis et livre des chroniques qui seront publiées en deux volumes aux Éditions de l’Olivier : L’Amérique m’inquiète (1996) et Jusque-là tout allait bien en Amérique (2002). Écrivain, Jean-Paul Dubois a publié de nombreux romans (Je pense à autre chose, Si ce livre pouvait me rapprocher de toi). Il a obtenu le prix France Télévisions pour Kennedy et moi (Le Seuil, 1996), le prix Femina et le prix du roman Fnac pour Une vie française (Éditions de l’Olivier, 2004), le prix Goncourt pour Tous les hommes n’habitent pas le monde de la même façon (Éditions de l’Olivier, 2019).





