Le Book Club de We Culte/« Hystérie collective ». Lionel Shriver nous propose une nouvelle satire aussi terrifiante que jubilatoire. Dans le monde qu’elle imagine, il a été décidé que la stupidité n’existe pas, que les jugements de valeur sont abolis. Féroce et drôle.
« Hystérie collective » : Lionel Shriver nous offre, au-delà de la satire, un roman philosophique sur les mécanismes du conformisme, la fragilité des démocraties, et le prix à payer pour rester soi-même.

La première alerte a lieu quand Pearson, la mère de Darwin, est convoquée à l’école pour se faire sermonner et apprendre que son fils est temporairement suspendu pour avoir « utilisé des termes jugés inadmissibles dans un environnement solidaire ».
En fait, le garçon n’a fait que remarquer la stupidité de l’inscription que portait son camarade de classe sur son T-shirt : « Si tu es si malin, pourquoi tu n’es pas plus malin ? » Mais dans ce monde où il est interdit de proférer des jugements de valeur, cela revient à proférer une insulte.
Un monde dans lequel Pearson, prof d’anglais à l’université, va voir tous ses repères et toutes ses certitudes s’effondrer. Car dans cette Amérique à peine fantasmée, un livre va tout changer.
Après la publication de La Calomnie du QI : pourquoi la discrimination à l’encontre des « gens idiots » constitue le dernier grand combat pour les droits civiques, signé d’un certain Carswell Dreyfus-Boxford, il n’y a plus d’examens, plus de notes, plus d’entretiens d’embauche.
Le jeu télévisé Jeopardy est supprimé, jugé « trop discriminant ». Les échecs sont interdits dans les casernes. L’Idiot de Dostoïevski ne peut plus être enseigné. Et le mot « stupide » ? C’est désormais « le mot en S ».
Lionel Shriver construit ce monde avec une précision diabolique et un humour corrosif. On rit. Et puis on frissonne en pensant aux saillies de Donald Trump et à la pente glissante dans laquelle il entraîne son pays.
Pearson, elle, essaie de tenir. Chez elle, avec ses enfants — Darwin, le prodige, Zanzibar, la silencieuse, et la petite Lucy —, elle maintient une bulle de résistance. Elle jure encore, dit ce qu’elle pense, appelle un idiot un idiot.
Son mari Wade la supplie de se taire : « Montre-leur un exemple qui ne les mette pas en danger. » Elle refuse. C’est sa nature. Elle le sait, elle l’assume, elle en paiera le prix.
Face à elle, Emory, son amie d’enfance, journaliste à la radio publique. Elle commence par ironiser sur la parité mentale avant de basculer insensiblement, par pragmatisme. « J’ai peur de tout le monde », avoue-t-elle. Et cette peur-là, Shriver la dissèque avec une cruauté toute chirurgicale.
Le roman est construit sur cette tension entre les deux femmes. D’un côté, Pearson qui ne peut pas se taire et Emory qui a choisi de suivre le mouvement, quoi qu’il lui en coûte.
Avec son sens du dialogue dévastateur, Lionel Shriver nous offre, au-delà de la satire, un roman philosophique sur les mécanismes du conformisme, la fragilité des démocraties, et le prix à payer pour rester soi-même.
On pense avec une inquiétude croissante, à ce que l’on voit autour de nous. Surtout lorsque l’on apprend que l’autrice de Il faut qu’on parle de Kevin a perdu des amis à cause de ses positions et avoue que si « Écrire ce roman a eu des vertus thérapeutiques, il ne m’a pas rendu mes amis. »
Reste un grand roman jubilatoire, dérangeant, nécessaire. On le referme avec l’envie d’aller relire L’Idiot de Dostoïevski, rien que pour le principe.
Henri-Charles Dahlem
- Hystérie collective Lionel Shriver. Éditions Belfond. Roman. Traduit de l’anglais (États-Unis) par Catherine Gibert 336 p., 23 €. Paru le 8/01/2026.

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A propos de l’autrice

Née en 1957 en Caroline du Nord, Lionel Shriver a fait ses études à New York. Diplômée de Columbia, elle a été professeur avant de partir parcourir le monde. Elle a notamment vécu en Israël, à Bangkok, à Nairobi et à Belfast. Après Il faut qu’on parle de Kevin (Belfond, 2006 ; J’ai Lu, 2008), lauréat de l’Orange Prize en 2005, La Double Vie d’Irina (Belfond, 2009), Double faute (Belfond, 2010), Tout ça pour quoi ? (Belfond, 2012 ; J’ai Lu, 2014), Big Brother (Belfond, 2014 ; J’ai Lu, 2016) et Les Mandible, une famille (Belfond, 2017 ; Pocket, 2019), Hystérie collective est son onzième roman traduit en français. Lionel Shriver vit entre Londres et New York avec son mari, jazzman renommé. (Source : Éditions Belfond).





