Le Book club de We Culte. Avec Morgane (★★★), Pierre Mikaïloff signe un roman noir et ironique sur le traumatisme d’une mère absente et les vertus thérapeutiques de la vengeance. Il démontre aussi que les petites gens peuvent se révéler grands quand on les pousse à bout.
Morgane de Pierre Mikaïloff : l’auteur excelle dans le registre de l’humour noir au service d’une réalité qui pique

Morgane n’est pas ce qu’on appelle un canon. Elle le sait. Elle l’accepte. Cette lucidité tranquille, presque philosophique, est sa première force. « Il n’y a pas de lumière au bout du tunnel, seulement une boîte d’allumettes », dit-elle en citant un roman dont elle a oublié le titre. C’est tout Morgane : pas d’illusions, mais du combustible.
Elle vit dans le Ve arrondissement, héritage d’une famille qui ne s’est guère souciée d’elle. Sa mère, Inès von Krüg pour les podiums, Christine Moreau à l’état civil, a préféré les catwalks new-yorkais à l’éducation de sa fille. Son père s’est volatilisé au lendemain de sa conception. Résultat : Morgane a grandi seule, rangé ses rêves de prince charmant dans un tiroir, et trouvé un poste au rayon librairie du BHV. Pas glamour, mais honnête.
C’est là qu’elle rencontre Miguel Russo. Grand, beau, couvert de tatouages. Il cherche Vente à la criée du lot 49 de Thomas Pynchon. Morgane frémit. Elle aussi aime Pynchon. Une âme sœur ? Vite rattrapée par la réalité : Miguel ne connaît Pynchon que de nom et confond la littérature américaine avec la science-fiction de gare. Qu’importe. « Je me suis assise derrière mon comptoir et l’ai regardé partir en roulant son joli fessier. » Le charme opère. La conversation sur le postmodernisme n’aura pas lieu. Le reste, en revanche, se passe très bien.
Puis survient l’événement qui fait basculer le roman. Un soir, le carillon sonne. Sur le seuil : une énorme valise et « l’ex-égérie des designers de mode new-yorkais ». La mère. Dix-neuf ans de silence. Un sourire factice. Un regard vide. Et une explication cousue de fil blanc : elle a tout perdu dans une arnaque montée par un certain Stan Cox, homme d’affaires aux fréquentations flatteuses. Une escroquerie classique, menée à la perfection sur une proie consentante et cupide.
Morgane cède. Elle héberge cette femme qu’elle ne connaît pas. C’est une erreur. À quarante ans passés, Inès a encore de quoi séduire. Elle repart avec Miguel, laissant un billet d’adieu d’une inconscience confondante : « Morgane darling, tu dois m’en vouloir, et à juste titre. Sache juste que je suis terribly sorry… Miguel et moi, nous nous aimons. Avec le recul, tu verras les choses différemment. We love you. Kiss, kiss, Inès. »
Sidérant. Et délicieux.
Ce coup de poignard dans le dos aurait pu briser Morgane. Il la galvanise. Elle décide de partir à la recherche des amants, mais aussi — et c’est là que le roman prend une autre dimension — de Stan Cox, l’escroc qui a ruiné sa mère et qui continue d’officier. Elle s’allie à l’une de ses victimes, qui espère récupérer son argent. Ensemble, en Fiat 500, ils mettent le cap sur Argelès-sur-Mer. « Cette fin d’automne ensoleillée donnait à notre équipée sauvage un parfum de vacances, si ce n’était que celles-ci risquaient d’être courtes. »
Pierre Mikaïloff excelle dans le registre de l’humour noir au service d’une réalité qui pique. Il y a dans son écriture une façon de traiter les personnages avec une tendresse féroce qui rappelle les meilleurs romans policiers à la française — ceux où le crime révèle moins le criminel que la société qui l’a produit. L’univers de la mode, l’arnaque à la Madoff, la précarité affective de celles qu’on n’a jamais aimées : tout cela s’articule avec une efficacité redoutable.
L’épilogue, qu’on se gardera bien de dévoiler, réserve une surprise de taille. Mikaïloff y montre une fois encore son talent à explorer les tréfonds de l’âme humaine. Les masques tombent. Les certitudes vacillent. Et Morgane — cette jeune femme ordinaire qu’on remarque à peine quand on la croise — s’affirme comme un personnage inoubliable.
Un roman qu’on referme avec un sourire, ce n’est pas si fréquent. alors n’hésitez pas à vous y plonger.
Henri-Charles Dahlem
- Morgane Pierre Mikaïloff. Éditions Héliopoles. Roman, 17 €. Paru le /01/2026

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A propos de l’auteur

Pierre Mikaïloff est écrivain, journaliste pour Rolling Stone, et aujourd’hui pour Vinyle & Audio et Rock & Folk et chroniqueur sur diverses radios dont RFI. Il est l’auteur d’une quarantaine d’ouvrages, romans, nouvelles, poésie et de biographies de références (Gainsbourg, Bashung, Hardy, Birkin), de documentaires pour France 3 et France Culture, d’une collection de podcasts pour Universal et de deux fictions musicales inspirées de l’œuvre d’Alain Bashung, programmées notamment au 104-PARIS, à La Philharmonie et en région. (Source : Éditions Héliopoles)





