Marie-Hélène Lafon -« Hors Champ »: un roman qui prend aux tripes

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Marie-Hélène Lafon publie "Hors champ" : la tragédie silencieuse d’une fratrie rurale. Photo © Photo Olivier Roller

Le Book Club de We Culte. Avec « Hors Champ » Marie-Hélène Lafon signe sans doute son roman le plus intime, le plus accompli. L’histoire de Claire qui quitte sa terre pour Paris et de son frère Gilles qui reste dans sa ferme du Cantal vous prend aux tripes et ne vous lâche plus.

Marie-Hélène Lafon a fait de Flaubert son maître, et cela se voit dans chaque phrase taillée, chaque mot pesé, chaque silence calculé. C’est bouleversant de justesse. C’est, simplement, de la grande littérature.

Elle est née en 1962 dans le Cantal, fille de paysans, agrégée de grammaire, professeure de lettres classiques à Paris jusqu’à sa retraite. Prix Goncourt de la nouvelle en 2016, Prix Renaudot en 2020 pour Histoire du fils. Marie-Hélène Lafon revient inlassablement au même territoire, la vallée de la Santoire, aux mêmes silhouettes taiseux, aux mêmes fermes où fermentent des destins résignés. Et à cette question : comment vivre avec soi quand on a quitté les siens ?

Claire et Gilles grandissent ensemble dans cette ferme isolée du nord du Cantal. Ils ont onze mois d’écart. Leurs premières années partagées sont riches de découvertes, de sensations nouvelles : la balançoire qui grince sous l’érable dans la cour verte et bleue, les leçons de catéchisme de la Nini aux yeux jaunes qui « pue du goulot », les nuits sans sommeil du petit garçon qui pense à ses choses et attend que la peur s’arrête. Car la peur commence avec le père. « Il pense qu’il n’aurait plus peur si le père mourait. »

Ces deux enfants portent déjà leur destin inscrit dans leurs gènes et leur genre. Claire est brillante à l’école, elle retient tout, elle sait par cœur les pages du livre de lecture que son frère a laissé au fond de son cartable. Gilles rêve, s’absente, s’échappe dans sa tête comme s’il « avait le pouvoir de sortir de son corps quand il le veut, ou quand il a peur ». Lui parce qu’il est un garçon, reprendra la ferme. Elle parce qu’elle est une fille, pourra partir.



Le roman traverse cinquante ans en dix tableaux. On suit Claire à Paris, devenue professeure, puis écrivaine. On suit Gilles englué dans la ferme, entre un père violent et méprisant, une mère complice par silence, un travail harassant, un célibat subi.

Les points de vue alternent, à la troisième personne, sans jamais se rejoindre vraiment. Entre le frère et la sœur, un mur invisible se construit, fait de pudeur, de non-dits, d’impuissance partagée.

Claire voudrait aider. Elle répète inlassablement la même phrase, comme un mantra, comme une main tendue : « Si un jour tu veux arrêter tout ça, tu peux compter sur moi. » Gilles entend ces mots sans savoir quoi en faire. « Elle avance à tâtons aux lisières de la vie de son frère, elle se tient là, comme en vigie. » Mais à bonne distance de la colère recuite du père, des dettes, des bêtes malades, des voisins qui se pendent au fond de leur grange après une « vie de merde », elle voit bien la lente destruction de Gilles.

Hors-Champ est aussi un document sur la mutation du monde agricole français. Ces cinq décennies que traverse le récit correspondent à une transformation colossale. Les exploitations se regroupent, les plus fragiles périclitent.

Les fils sans épouse, sans capital, sans vision, s’enfoncent. Les subventions de Bruxelles entretiennent une survie humiliante. Gilles est le symptôme d’une époque, le visage d’une France rurale oubliée trop souvent.

Mais ce qui donne sa force au roman et le rend inoubliable, c’est la langue. Épurée, tendue, à ras. Elle dit une odeur « fade et grise » de rideau de confessionnal, la peau rose du crâne de la Nini qui rappelle au petit Gilles « la peau des petits veaux morts », les oreilles de sa sœur « bouclées et douces comme les oreilles de certains chiens ».

Chaque sensation est ancrée dans le corps, dans la terre, dans le vivant. Lafon a fait de Flaubert son maître, et cela se voit dans chaque phrase taillée, chaque mot pesé, chaque silence calculé. La beauté de cette écriture est à la mesure de la tristesse de ces vies. C’est bouleversant de justesse. C’est, simplement, de la grande littérature.

Henrri-Charles Dahlem

  • Hors champ Marie-Hélène Lafon. Éditions Buchet-Chastel. Roman 176 p., 19, 90 €. Paru le 2/01/2026

Henri-Charles Dahlem
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À propos de l’autrice

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Marie-Hélène Lafon © Photo Olivier Roller

Marie-Hélène Lafon a été professeur de lettres classiques à Paris. Prix Renaudot 2020 pour Histoire du fils. (Source : Éditions Buchet-Chastel).


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Henri-Charles Dahlem