« L’Enlèvement au sérail » enchante le Théâtre des Champs-Élysées

l'enlèvement au sérail
"L'Enlèvement au sérail" de Mozart : Manon Lamaison (Blonde) et Ante Jerkunica (Osmin). Mise en scène Florent Siaud, Théâtre des Champs-Elysées/VINCENT PONTET

Toutes les musiques de We Culte. Salle comble chaque soir au Théâtre des Champs-Élysées pour cette nouvelle production de L’Enlèvement au sérail. Sous la direction inspirée de Laurence Equilbey et dans la mise en scène raffinée de Florent Siaud, l’opéra de Mozart retrouve toute sa modernité. Une belle réussite qui conjugue intelligence théâtrale, excellence musicale et émotion permanente.

L’Enlèvement au sérail demeure l’une des partitions les plus captivantes et les plus exigeantes de tout le théâtre mozartien


L’histoire nous transporte dans la Turquie ottomane, au cœur du palais du pacha Selim. Constance, jeune Espagnole captive, sa suivante Blonde et le valet Pedrillo vivent sous la surveillance du redoutable Osmin.

Lorsque Belmonte, fiancé de Constance, parvient à s’introduire dans le palais pour délivrer sa bien-aimée, les événements s’accélèrent.

Ruses, quiproquos, tentatives d’évasion et passions contrariées conduisent finalement les protagonistes devant un choix décisif : la vengeance ou le pardon. Là où l’on attendait une fin tragique, Mozart fait triompher la clémence, thème qui irrigue toute son œuvre et confère à cet opéra une profondeur philosophique exceptionnelle.

Pour ses débuts au Théâtre des Champs-Élysées, Florent Siaud signe une mise en scène d’une remarquable intelligence. Loin des clichés orientalistes, il imagine un univers épuré où les références à l’Orient sont suggérées plutôt qu’imposées.

Le décor évoque parfois l’esthétique des grandes bandes dessinées belges de la ligne claire. Les volumes géométriques, les perspectives nettes et la lisibilité permanente de l’action rappellent certains univers dessinés par Hergé ou Edgar P. Jacobs.

Une immense ligne bleue traverse le plateau et semble enlacer les personnages. Tantôt ciel mouvant, tantôt frontière invisible, elle symbolise à merveille l’enfermement physique et moral dont chacun tente de s’affranchir.

Les sculptures monumentales qui jalonnent l’espace scénique rythment l’intrigue tandis que les déplacements rapides des personnages insufflent un véritable souffle cinématographique.

Certaines scènes évoquent même les films d’espionnage contemporains, avec leurs silhouettes en costumes sombres et leurs allures de gardes du corps surgissant de l’ombre.

Cette production merveilleuse d’intelligence est portée à bout de bras par une distribution en pleine puissance d’expression. Dans le rôle redoutable de Constance, la soprano colorature lyrique Jessica Pratt impressionne par la pureté de son timbre, son aisance dans les aigus et la précision de ses vocalises.

Son interprétation des grands airs Ach ich liebte et surtout Martern aller Arten, l’une des pages les plus exigeantes écrites par Mozart pour soprano, suscite l’admiration. Elle incarne avec noblesse et intensité dramatique cette héroïne prête à mourir plutôt que de renoncer à ses convictions.


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Face à elle, Amitai Pati campe un Belmonte idéal. Ce ténor lyrique mozartien possède toutes les qualités requises par le rôle : élégance du phrasé, legato soyeux, émission lumineuse et sensibilité constante.

Dans O wie ängstlich, o wie feurig ou Wenn der Freude Tränen fließen, il déploie une ligne de chant raffinée qui fait merveille. La soprano légère Manon Lamaison apporte à Blonde toute sa fraîcheur et son esprit.

Dotée d’aigus brillants et d’une remarquable vivacité théâtrale, elle fait pétiller les airs Durch Zärtlichkeit und Schmeicheln et Welche Wonne, welche Lust. Son personnage affirme avec humour son indépendance face aux avances brutales d’Osmin.

Le ténor de caractère Brenton Ryan se montre tout aussi convaincant dans le rôle de Pedrillo. Excellent acteur, doté d’une diction exemplaire et d’un sens aigu du rythme dramatique, il fait vivre avec naturel les multiples stratagèmes du serviteur. Sa célèbre romance avec guitare In Mohrenland gefangen war apporte une respiration poétique bienvenue.

Enfin, impossible de ne pas saluer la prestation d’Ante Jerkunica. Véritable basse profonde, il possède les graves abyssaux indispensables au personnage d’Osmin.

Autoritaire, inquiétant mais aussi irrésistiblement comique, il fait sensation dans O, wie will ich triumphieren, dont les notes extrêmement graves comptent parmi les plus impressionnantes du répertoire mozartien.

À la tête d’Insula Orchestra et du chœur Accentus, Laurence Equilbey offre une lecture particulièrement inspirée de la partition. Fidèle à son travail sur instruments d’époque, elle fait ressortir toute la richesse des couleurs orchestrales imaginées par Mozart sans jamais tomber dans la caricature exotique.

L’orchestre respire, danse, s’enflamme ou s’attendrit avec une fluidité constante. Chaque air, chaque ensemble semble porté par une énergie communicative qui rappelle combien cette partition figure parmi les plus inventives du compositeur autrichien.

Par cette opposition fascinante entre la virtuosité héroïque de Constance, la grâce élégante de Belmonte, l’espièglerie de Blonde, l’esprit vif de Pedrillo et les graves abyssaux d’Osmin, L’Enlèvement au sérail demeure l’une des partitions les plus captivantes et les plus exigeantes de tout le théâtre mozartien.

Grâce à la mise en scène subtile de Florent Siaud, à la direction lumineuse de Laurence Equilbey et à une distribution de très haut niveau, cette nouvelle production s’impose comme l’un des grands rendez-vous lyriques de la saison. Une réussite éclatante à découvrir au Théâtre des Champs-Élysées jusqu’au 12 juin.

Jean-Christophe Mary


L’Enlèvement au sérail
Die Entführung aus dem Serail
Wolfgang Amadeus Mozart

Distribution

Laurence Equilbey | direction
Florent Siaud | mise en scène
Romain Fabre | scénographie
Jean-Daniel Vuillermoz | costumes
Nicolas Descôteaux | lumières
Eric Maniengui | vidéo
Samuel Hercule | création sonore, bruitage

Jessica Pratt | Konstanze
Amitai Pati | Belmonte
Ante Jerkunica | Osmin
Brenton Ryan | Pedrillo
Manon Lamaison | Blonde
Uli Kirsch | Selim

Insula orchestra
accentus


Image de Jean-Christophe Mary

Jean-Christophe Mary