Adeline Dieudonné : chronique d’une emprise ordinaire

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Adeline Dieudonné publie"Dans la jungle", un roman qui décortique avec une précision quasi clinique les mécanismes de l’emprise.

Le Book Club de We Culte. À partir d’un fait divers glaçant, celui d’un homme qui a tué sa femme et ses deux enfants avant de se suicider, Adeline Dieudonné dissèque avec une précision implacable la mécanique de l’emprise, la lente destruction d’une femme, et la violence enfouie sous une vie bourgeoise en apparence parfaite. « Dans la jungle », un roman choc, un gros coup de cœur !

Adeline Dieudonné publie « Dans la jungle », un roman qui décortique avec une précision quasi clinique les mécanismes de l’emprise

Adeline Dieudonné : « Dans la jungle »

Autant l’avouer d’emblée, depuis La Vraie Vie, j’attends toujours avec impatience la sortie d’un livre d’Adeline Dieudonné. Et je n’ai jamais été déçu. Avec Kérozène puis Reste, j’ai retrouvé sa plume allègre, son ton à nulle autre pareil. Et Dans la jungle ne déroge pas à cette règle. Je suis persuadé qu’une fois ouvert, vous ne le lâcherez plus.

La scène d’ouverture donne immédiatement le ton. Nous sommes dans une étude notariale bruxelloise, en janvier 2021. Trois personnes attendent. Judith, la mère d’Arnaud. Suzanne, la mère d’Aurélie. Et Didier, le père d’Arnaud, « jean Diesel bleu foncé, Timberland noires, épaisse chemise canadienne » — s’entêtant à se donner des airs de rockstar à soixante ans passés. Ils sont là pour régler la succession. Celle d’une femme et de deux enfants assassinés. Celle d’un fils qui a tué avant de se donner la mort.

Tout est su dès le début. Le meurtrier. Les victimes. L’issue. Il n’y a aucun suspense à proprement parler. Et c’est précisément là que réside le génie du dispositif. L’ironie dramatique — ce procédé par lequel le lecteur en sait plus que les personnages — crée une tension d’une intensité rare. Chaque scène du passé devient un avertissement. Chaque sourire d’Aurélie, un déchirement.

Car après cette ouverture-choc, le roman repart en arrière. Nous voilà en juin 2006, dans la campagne du Brabant wallon, lors d’une Bike Night festive. Aurélie, étudiante en droit, belle et discrète, croise Arnaud, étudiant en gestion. « Il leva les yeux vers elle, un éclair blanc claqua dans son ventre, elle s’obligea à soutenir son regard. Il lui sourit d’un air qui semblait dire « Te voilà enfin ». » Quelque chose commence. Un amour simple et joyeux.



Mais Arnaud part étudier en Chine. Il laisse Aurélie sans vraiment lui proposer d’attendre. Un congé, une rupture à peine avouée. Elle encaisse avant de tenter d’oublier dans d’autres bras. Mais ils finiront par se retrouver, par se marier, par fonder une famille avec la naissance de Diego, puis de Lily. Et c’est là, dans cette vie en apparence parfaite, que la bête commence à montrer ses crocs.

Adeline Dieudonné décortique avec une précision quasi clinique les mécanismes de l’emprise. La jalousie d’Arnaud s’installe par touches imperceptibles. Les caméras de surveillance dans la maison, dont il scrute les images avec une satisfaction malsaine : « Son cerveau lui envoyait une récompense, il était un peu accro. Il aimait l’ordre. » Le contrôle des appels téléphoniques. L’isolement progressif.

Face à lui, Aurélie se débat, résiste, tente de fuir. En vain.

Pour son quatrième roman, Adeline Dieudonné a choisi d’explorer une région et un milieu qu’elle connaît de l’intérieur, la bourgeoisie du Brabant wallon dont elle est issue. Ce qui lui permet d’en restituer les codes, le style, les conversations, avec une précision ethnographique féroce.

Sa « jungle » prospère derrière les façades en briques blanches des villas cossues, dans les salons où l’on parle placement immobilier, cours de bourse, vacances à l’étranger.

L’écriture est sèche, directe, crue et d’une force rare dont je fais le pari que vous conserverez longtemps les images fortes. Une réussite totale.

Henri Charles Dahlem


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A propos de l’autrice

Née à Bruxelles en 1982, formée à la nouvelle et au théâtre, Adeline Dieudonné a surgi dans le paysage littéraire avec La Vraie Vie, un premier roman récompensé notamment par le prix Renaudot des lycéens et le prix du roman Fnac. Traduit dans de nombreuses langues, le livre a largement contribué à sa notoriété. Dans Kérozène, elle orchestre une polyphonie d’âmes cabossées sous les néons d’une station-service. Avec Reste, elle explore le thème du deuil dans un huis clos amoureux et tragique avant de questionner la parentalité dans Être mère. Avec Dans la jungle, elle pousse sa langue et son univers à son apogée. (Source : Éditions de L’Iconoclaste)


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Henri-Charles Dahlem