Toutes les musiques de We Culte. Quatorze ans après son dernier concert parisien, Pulp retrouvait enfin la capitale lundi soir devant un Zénith de Paris archi-complet. Pendant près de trois heures, découpées en deux actes, Jarvis Cocker et ses compagnons ont livré un concert aussi généreux qu’émouvant, entre hymnes Britpop, raretés et nouvelles chansons.
Pulp au Zénith : Porté par un nouvel album inspiré et un répertoire qui a traversé les décennies sans perdre de sa pertinence, Pulp confirme qu’il n’est pas seulement un monument de la Britpop. Lundi soir Jarvis Cocker a rappelé, avec une élégance folle, qu’il reste l’un des plus grands conteurs de la pop britannique.

« Vous êtes sur le point de voir Pulp. Ce concert est un rappel. Un rappel signifie que le public en veut encore. Alors… Faites du bruit ! J’ai dit : FAITES DU BRUIT ! » Le message défile sur l’écran géant et la salle répond instantanément.
Les cris montent, les applaudissements redoublent. Dans un Zénith de Paris transformé en étuve par la canicule, les lumières s’éteignent.
À 20 heures précises, Pulp surgit sur scène et attaque Sorted for E’s & Wizz, dont Jarvis Cocker adapte les paroles en remplaçant « Hampshire » par « Paris ». Quelques secondes plus tard, Disco 2000 fait trembler les murs et transforme la salle en un immense dancefloor. Le retour de Pulp dans la capitale est lancé de la plus belle des manières.
L’événement était attendu. Quatorze ans après son dernier passage en salle, le groupe britannique revient porté par More, son premier album studio depuis vingt-quatre ans. Autour du quatuor historique – Jarvis Cocker, Candida Doyle, Mark Webber et Nick Banks –, cinq musiciens supplémentaires donnent une ampleur nouvelle à des chansons déjà devenues des classiques.
Sous une température étouffante, Jarvis Cocker apparaît fidèle à lui-même : veste de costume, silhouette longiligne et gestuelle de pantin désarticulé. À 62 ans, le chanteur n’a rien perdu de son charisme. « Je suis très heureux d’être de retour à Paris. C’est important pour moi parce que j’ai vécu ici », dit-il en français dans le texte rappelant le lien particulier qui l’unit à la capitale où est né son fils.
Le premier acte déroule une impressionnante succession de morceaux qui racontent toute l’histoire de Pulp. Spike Island, Razzmatazz, Slow Jam, F.E.E.L.I.N.G.C.A.L.L.E.D.L.O.V.E., Pink Glove, Underwear, Farmers Market, This Is Hardcore puis Sunrise s’enchaînent avec une fluidité remarquable.
Ce soir le groupe sonne beaucoup plus massif que dans les 90’s. Les arrangements gagnent en épaisseur sans jamais trahir l’élégance des compositions. À la guitare, Mark Webber confirme qu’il demeure l’un des musiciens les plus discrets du rock britannique, préférant servir les chansons plutôt que multiplier les effets.
Ce concert rappelle à quel point Jarvis Cocker est un auteur à part. Depuis toujours, il raconte les rêves contrariés, les différences sociales, les désillusions amoureuses et les frustrations du quotidien avec une tendresse et douce ironie qui n’appartiennent qu’à lui.
Disco 2000, Babies, Do You Remember the First Time?, Mis-Shapes, Common People ou Something Changed résonnent aujourd’hui comme de véritables madeleines de Proust pour les fans de la première heure.
Trente ans après leur création, ces chansons n’ont rien perdu de leur force. Après Sunrise, chose rare dans un concert de rock, l’écran géant affiche : « Entracte – 15 minutes ». Le temps de reprendre son souffle, de s’hydrater et d’échanger ses impressions avant un deuxième set tout aussi généreux.
Le retour se fait en délicatesse avec Something Changed, interprétée en acoustique sur le devant de la scène par Jarvis Cocker, Candida Doyle, Mark Webber et Steven Mackey, tandis qu’Andrew McKinney assure un discret soutien en arrière-plan.
Le public participe ensuite au spectacle. À l’applaudimètre, il doit choisir entre deux chansons absentes des concerts depuis 2012 : Have You Seen Her Lately? et Don’t You Want Me Anymore?. La première l’emporte, déclenchant une ovation. Mais Jarvis Cocker offrira finalement les deux morceaux au cours de la soirée, pour le plus grand bonheur des fans.
Cette seconde partie permet aussi au groupe d’exhumer des titres rarement joués comme The Fear, O.U. (Gone, Gone) ou Acrylic Afternoons, avant de replonger dans les grands classiques.
Au milieu de Mis-Shapes, la chaleur finit pourtant par rattraper Jarvis Cocker. Le chanteur vacille, demande du sucre à ses techniciens puis réclame qu’on lui apporte des chocolats restés dans sa loge. Une scène aussi touchante que drôle, saluée par une salle entièrement acquise à sa cause.
Revigoré, il repart de plus belle avec Got to Have Love, avant Babies, un extrait improvisé de She’s a Lady à la demande du public et un immense Common People de près de dix minutes.
Toute la salle chante, danse et accompagne les présentations des musiciens. Pendant quelques instants, le Zénith ressemble à une gigantesque chorale.
Au-delà de la nostalgie, Pulp au Zénith, a prouvé aussi qu’il a encore des choses à dire. Begging for Change, l’une des nouveautés les plus marquantes du concert, abandonne les récits sentimentaux pour dénoncer les inégalités sociales, les promesses politiques et le sentiment d’impuissance qui traverse notre époque.
Jarvis Cocker joue avec le double sens du mot change, qui désigne à la fois le changement et la petite monnaie, dans une chanson rageuse où il constate que le monde n’a pas évolué dans la bonne direction.
Impossible de ne pas y voir une résonance avec Le monde change de peau, d’Alain Souchon. En 1976, Souchon observait un monde en mutation avec une inquiétude teintée d’espoir.
Cinquante ans plus tard, Jarvis Cocker dresse un constat plus amer : le monde a changé, mais les fractures sociales se sont aggravées. Deux auteurs, deux générations, une même façon d’interroger leur époque.`
Lorsque retentissent les dernières notes de Don’t You Want Me Anymore?, chacun sait qu’il vient d’assister à bien davantage qu’un simple concert de retrouvailles.
Porté par un nouvel album inspiré et un répertoire qui a traversé les décennies sans perdre de sa pertinence, Pulp confirme qu’il n’est pas seulement un monument de la Britpop. Lundi soir, Jarvis Cocker a rappelé, avec une élégance folle, qu’il reste l’un des plus grands conteurs de la pop britannique.
Jean-Christophe Mary





