Le Book Club de We Culte/La Guérisseuse de Catane. Simona Lo Iacono, magistrate sicilienne, a exhumé des archives de Palerme la trace d’une femme oubliée. De cette licentia curandi datée de 1376 qui proclame la première femme médecin, elle en a fait un livre incandescent, un acte de résistance.
La Guérisseuse de Catane : un grand roman historique qui a été un été un phénomène éditorial en Italie. Cette leçon d’humanité est magnifique.
Simona Lo Iacono est partie sur les traces de la première femme médecin de l’Histoire, qui en 1376 a obtenu la « licence de pratiquer l’art de la médecine impliquant le soin de la psyché et du corps, au plus haut point à l’égard des pauvres. » Mais jusqu’à ce graal, la vie de la doctoresse Virdimura aura été semée d’embûches, de drames, de malheurs.
Tout commence à Catane, en 1302. La ville est alors « la plus belle des villes. Populeuse. Gargouillante. Remplie de juifs, de musulmans, d’Arabes, de chrétiens. Personne ne parlait qu’une seule langue, tout le monde se débrouillait un peu dans tous les dialectes. On se comprenait en souriant, en aimant, en haïssant. En invectivant ou en priant le Dieu des autres. »
C’est là que la mère de Virdimura rend l’âme en la mettant au monde. C’est là que son père Urìa la soulève dans ses bras, lui « fit flairer le vert qui tachait les pierres, l’air fumeux du volcan, les fleurs qui surgissaient de la lave » et lui donne son nom : Virdimura. Vertdemur. Forte comme les murs. Verte comme la mousse qui affleure sur le dur.
Ce père n’est pas un médecin ordinaire. Il soigne les fous par la danse, les goutteux en traitant leurs yeux, les notaires obsessionnels en leur faisant chanter des madrigaux. Il court les cales des bateaux et les maisons closes. Il ne se fait pas payer.
Il mélange les plantes, la musique, le bain de mer, la conversation avec les poètes. Pour lui, « il n’existait pas de distinctions entre les hommes, ou entre les catégories de malades. Quiconque souffrait d’un mal, dans le sang ou dans l’âme, méritait ses services. »
À sa fille, il transmet tout cela. Et davantage encore.
Leurs pérégrinations communes dans les quartiers pauvres sont autant de leçons de vie. Urìa lui enseigne les six règles de la guérison – lumière, air, nourriture, mouvement, sommeil, émotions – mais surtout il lui chuchote : « Si un malade est incertain, demande-lui de quoi il a rêvé. S’il est sûr, demande-lui ce qu’il a espéré. Soigne-les en partant non pas de leurs corps, mais de leurs deuils. Soigne-les sans sous-évaluer les obstacles, en donnant plus d’importance à ce qui est caché qu’à ce qui est visible. Et s’ils guérissent, dis-leur qu’ils se sont améliorés tout seuls. S’ils meurent, dis aux parents que c’est à cause de ta négligence. Prends sur toi les fautes que tu n’as pas commises et oublie tes mérites, mais surtout, aime-les, ma fille. »
Une éthique du soin. Radicale. Et bouleversante.
Mais cette éducation extraordinaire devient vite un fardeau. Plus Virdimura sait, plus elle effraie. Une femme qui manie le forceps et décompose les urines au soleil ? Une femme aux cheveux roux, sans mère connue, qui fréquente les morts et les secrets de la chair ? « J’étais une diablesse, disaient les chrétiens. J’étais impure, disaient les juifs. J’étais perdue, disaient les Arabes. » Elle n’a pas d’amis. Pas d’alliés. Juste son père. Jusqu’au jour où Urìa disparaît corps et biens.
C’est le gouffre. La dévastation. « Ceux qui nous avaient frappés l’avaient fait pour nous effacer. »
Virdimura se réfugie dans une grotte que son père avait secrètement aménagée pour elle. Des herbes, des instruments chirurgicaux, un peu de pain et des amandes. Il avait tout prévu. Elle survit, à peine, entre fièvre et hallucinations. Ce sera une femme, Sciabè, qui lui tendra la main.
« Sciabè savait mettre en fuite la peur, elle disait qu’il suffisait de croire à l’olam haba, au monde qui vient. Aux étoiles impassibles et blessées. Aux animaux fugitifs. La peur était l’ennemie de l’espérance. »
Elle devient son assistante, sa force tranquille. Ensemble, elles soignent d’abord les femmes, puis transforment la maison du père en quelque chose qui ressemble à un hôpital. Un lieu où « aucun médecin n’est plus important que le malade. »
Les épidémies viendront. La famine aussi. La peste. Le typhus. Chaque fois, tout sera à reconstruire.
Mais Virdimura tient. Parce qu’elle est convaincue que son père n’est pas mort. Parce que le soin est sa seule façon d’exister. Parce que « la médecine ne requiert pas du talent. Seulement du courage. »
Simona Lo Iacono écrit avec une précision d’orfèvre et une sensorialité explosive. La Catane médiévale s’incarne vraiment, « bête immense et tourmentée » débattant entre le volcan et la mer. On sent les épices, la sueur, la lave, les herbes froissées. Les phrases sont brèves, incisives.
La narration à la première personne – Virdimura s’adresse directement aux juges qui doivent statuer sur son sort – donne au texte la force d’un plaidoyer. On comprend pourquoi ce grand roman historique a été un été un phénomène éditorial en Italie. Cette leçon d’humanité est magnifique.
Henri-Charles Dahlem
- La Guérisseuse de Catane Simona Lo Iacono. Éditions Métailié. Roman traduit de l’italien par Serge Quadruppani. 176 p., 20€. Paru le 20/02/2026

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A PROPOS DE L’AUTRICE

Simona Lo Iacono est née à Syracuse, en Italie, en 1970. Elle est magistrate et travaille à Catane. Autrice de plusieurs livres, La Guérisseuse de Catane, phénomène éditorial en Italie, est son premier roman traduit en français. (Source : Éditions Métailié).





