Lucie-Anne Belgy : l’art de raconter les failles de la transmission

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Lucie-Anne Belgy : l’art de raconter les failles de la transmission. Photo

Le Book Club de We Culte. Avec Il pleut sur la parade ★★★, Lucie-Anne Belgy signe un premier roman remarquable sur la mixité, la transmission et la difficulté d’élever un enfant qui ne ressemble pas à l’image qu’on s’en était faite. Avec un humour ravageur qui n’enlève rien à la profondeur.

Lucie-Anne Belgy : ce que l’autrice réussit avec brio, c’est de parler de l’antisémitisme, de la transmission traumatique, des questions d’identité et d’éducation avec des images marquantes, des portraits brossés en quelques mots qui font mouche, sans oublier l’humour qui affleure partout.

Lucie-Anne Belgy
Lucie-Anne Belgy vit à Paris. Il pleut sur la parade est son premier roman. (Source : Éditions Gallimard) © Photo Alexandre Marchi

Dès la première page, le ton est donné. « Je suis l’holocauste qui transforme des spermatozoïdes juifs en enfants goys. » Voilà Lucie, la narratrice – femme non juive mariée à un homme juif – qui se définit par le mot que les autres lui ont collé dessus : shikse. Souillure, en hébreu. Elle préfère ce mot-là à « abomination ». « Pour son côté craché et mesquin. » On est prévenus : ce livre sera drôle, acide, et il ne fera de cadeau à personne.

L’histoire commence un dimanche de janvier. Ariel a cinq ans. Il dessine une princesse dans un arc-en-ciel pour une petite fille qui ne veut pas jouer avec lui.

Puis il sort dans la rue, croise un camarade de classe, le pousse au sol, lui arrache ses lunettes et les brandit en chantonnant « nanananana ». Lucie récupère les lunettes, s’excuse auprès de la mère effarée, attend le bus suivant pour éviter le regard des témoins, et envoie un SMS à Jonas : « D’accord, rencontrons la psy. »



Lors de ce rendez-vous, Jonas explique qu’ils sont conciliants avec leur enfant : « Disons qu’on est d’une non-violence qui penche dangereusement vers la lâcheté. »

Ce couple-là ne crie pas, ne frappe pas, s’excuse de tout. Alors d’où viennent ces accès ? Peut-être de la mixité vécue au quotidien, avec ses frictions discrètes, ses non-dits polis et ses culpabilités mutuelles. Jonas est issu d’une famille ashkénaze marquée par la Shoah.

Son père, devenu très pratiquant après la mort du sien, a brusquement plongé Jonas à sept ans dans un monde de règles strictes qu’il a trouvées injustes et étouffantes.

En épousant Lucie, il s’en est libéré. Ou croit s’en être libéré. Parce qu’on ne se libère pas vraiment. « Je ne peux pas ne pas circoncire mon fils, dit-il. J’ai six millions de paires d’yeux braqués sur moi. »

Lucie-Anne Belgy
Lucie-Anne Belgy : « Il pleut sur la parade »

Lucie, elle, vient de Lorraine. De ces familles d’immigrés italiens qui ont creusé le fer dans les mines, qui sont morts en toussant, qui avaient Jésus dans les chambres et des photos de communion dans les couloirs.

Une culture effacée, un monde mort en silence. Quand la rabbine lui dit qu’il ne peut pas y avoir à la fois Hanoukka et la messe de Minuit, Lucie entend autre chose : « Tu n’existeras plus. »

Le roman est traversé par l’actualitéL’attentat du Musée juif de BruxellesL’HyperCacher. Le 7 octobre 2023.

À chaque fois, le même écart se creuse. Jonas, pétrifié devant la télévision, incapable de sortir. Lucie, touchée, sincèrement, mais pas de la même façon. Pas avec la même profondeur. Ce fossé-là ne se comble pas. Il se vit, il s’apprivoise, mais il ne disparaît pas.

Ce que Lucie-Anne Belgy réussit avec brio, c’est de parler de tout ça, c’est-à-dire de l’antisémitisme, de la transmission traumatique, des questions d’identité et d’éducation avec des images précises, marquantes, des portraits brossés en quelques mots qui font mouche, sans oublier l’humour qui affleure partout, comme dans cette scène où la belle-mère mange du jambon en cachette de son mari trop pratiquant. 

Ce premier roman, couronné du Prix Transfuge, s’inspire en partie de la vie de l’autrice, épouse d’un homme juif. J’ai bien aimé la tendresse qui s’en dégage. Car si les personnages sont imparfaits, ils font de leur mieux. Mais j’ai avant tout aimé tout ce que ce roman dit de l’amour pour quelqu’un dont on ne partagera jamais entièrement l’histoire.

Henri-Charles Dahlem

  • Il pleut sur la parade Lucie-Anne Belgy. Éditions Gallimard. Premier roman 256 p., 20,50 €. Paru le 21/08/2025

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